La réforme Armée XXI est bel et bien une réforme. Elle ne se limite pas, comme l'affirment une partie de ses détracteurs, à une réduction des effectifs qui compléterait celle opérée par la précédente réforme, Armée 95, laquelle, vue d'aujourd'hui, n'était qu'une réformette. Les changements seront réels. La transformation la plus parlante touchera le service militaire, conformément aux exigences des milieux économiques. Les soldats du rang serviront jusqu'à l'âge de 28 ans au lieu de 42 ans. Une partie d'entre eux, probablement un cinquième des recrues, pourront effectuer leur service de 300 jours d'une traite. La durée de l'école de recrues devrait passer de quatre à six mois, ce qui réduira le nombre des cours de répétition à six ou sept, lesquels seront rétablis dans leur fréquence annuelle. L'armée pourrait instaurer à l'intention des jeunes femmes une sorte de journée d'information facultative à des fins de recrutement.

La réforme procédera aussi à la réorganisation des unités. Les corps et les régiments des troupes de combat devraient faire place à des brigades et des bataillons conçus selon le principe de la modularité. Le nombre des officiers généraux baissera d'un tiers pour se situer à 50 environ (c'est encore beaucoup!). En revanche, et cet aspect découle notamment du précédent point, des divisions territoriales seront maintenues.

C'est ici que la réforme ne tient pas toutes les attentes qu'on a pu placer en elle. Les résistances au changement s'affichent notamment dans les cantons pour empêcher la suppression des troupes cantonales et, partant, des vingt-six départements des affaires militaires qui les chapeautent. La souveraineté des cantons n'est pas une faribole. Elle s'inscrit dans l'histoire de l'armée fédérale et l'existence des troupes cantonales génère de nombreux emplois. Le maintien de cette souveraineté passe par celui des divisions territoriales, dont dépend la survivance des unités cantonales. Les divisions territoriales sont en effet appelées en temps de paix à remplir des engagements d'assistance, dits subsidiaires, auprès des cantons et sous leur autorité.

Faut-il les rayer de la carte militaire? Le chef du Département fédéral de la défense (DDPS), Adolf Ogi, ne s'y résout pas. S'y résoudrait-il qu'il mettrait en péril l'ensemble de la réforme Armée XXI et l'adoption de la future loi militaire.

Le plus sujet à polémique, en l'état de la réforme, est l'absence d'une vision claire des missions de la nouvelle armée. Après avoir été mise entre parenthèses pour des raisons de propagande, la défense du territoire fait un retour remarqué au premier plan. Cet effacement puis cette réhabilitation de «dernière minute» avec l'achat programmé de 186 chars de grenadiers déstabilise les opinions. Et pourtant, comment ne pas comprendre que privée de cette mission-là, l'armée suisse ne serait

plus une armée? Le ministre de la Défense se trouverait en moins mauvaise posture s'il l'avait dit plus tôt.

Le déclenchement de l'opération «Tous contre Ogi» doit beaucoup à la personnalité de Pascal Couchepin, qui tend à adopter un comportement de premier ministre quand bien même la fonction n'existe pas dans l'organisation du gouvernement. L'agressivité du ministre de l'Economie représente la part de hasard dans un environnement au demeurant propice à un large débat sur la réforme de l'armée excédant les cercles dits autorisés. Mais Pascal Couchepin n'aurait pas à ce point envahi le précarré de son collègue de la Défense si ce dernier n'était pas si peu soutenu par l'Union démocratique du centre (UDC), son parti. Populaire mais manquant d'appui parlementaire, Adolf Ogi est menacé d'être dessaisi de la gestion de son portefeuille. Et cette impression

de desaisissement va se renforçant alors que le processus «Armée XXI» entre dans sa phase politique.

Ce n'est pas rendre service à la réforme proprement dite que de contester, aujourd'hui, les travaux accomplis depuis trois ans et plus ou moins dans le secret par les militaires. Le débat a ses vertus mais il survient tard. De plus, il risque de parasiter la rédaction du plan directeur de la nouvelle armée, confiée à un officier général, qui commence et qui doit s'achever en novembre. Enfin, en s'invitant à la table des stratèges, les radicaux, suivis des socialistes, semblent poursuivre des buts pour partie étrangers à la problématique en présence, dans l'optique d'une recomposition gouvernementale laissant l'UDC sur la touche. Or l'armée est un outil politique à manier avec délicatesse. La défense est censée rassembler et non diviser le corps social.

Ceci posé, l'institution militaire n'est pas sacrée. Les critiques portées contre le projet encore flou d'Adolf Ogi rendent compte aussi, selon l'avis des «modernes», de la nécessité d'une réforme à mener, qui n'est pas celle de l'armée mais qui cependant l'englobe: la réforme du système politique suisse. La défense nationale, appuyée sur la milice et la neutralité, est probablement l'illustration la plus aboutie du système en place. En engageant un processus de réforme sans précédent, le DDPS a ouvert un chantier qui, on s'en aperçoit maintenant, bouscule l'«édifice» helvétique. Les Suisses, en effet, parce qu'ils ont échappé aux guerres, ont longtemps pensé que leur système politique était intouchable. Or s'il est bon, il n'est certainement pas intouchable. Les Russes ont fait leur perestroïka, vite et dans la douleur, les Suisses font la leur mais ils ne la nomment pas ainsi. Elle ne porte d'ailleurs aucun nom. Lui en donner un serait admettre publiquement la nécessitité du changement.

C'est le grand intérêt de la réforme de l'armée que d'éveiller des consciences non pas antimilitaristes, mais réformistes.

Il faut bien considérer toutefois que les travaux militaires et politiques d'Armée XXI n'aboutiront pas à la dissolution de la milice ni à l'enterrement de la neutralité. Les Suisses restent attachés à l'une et à l'autre parce qu'elles préservent leur identité. Mais l'une et l'autre ne ressortiront pas indemnes de la réforme. Aussi peut-on comprendre «Armée XXI» comme une étape dans la Perestroïka version helvétique. Le directeur de l'Union patronale suisse, Peter Hasler, l'exprimait en d'autres termes vendredi dans les colonnes du Temps. La réforme de la défense sera totale, disait-il en substance, le jour où les Suisses auront intégré l'Union européenne et l'OTAN. L'on pourra alors envisager de réduire les effectifs de l'armée à 50 000 soldats ou à moins que cela encore. Les dépenses d'armement diminueront aussi.

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