Les organisations humanitaires et les gouvernements donateurs s'empressent de fournir une aide d'urgence aux centaines de milliers de réfugiés qui ont déjà gagné l'Albanie, la Macédoine et d'autres parties des Balkans. En revanche, rien ou presque n'est entrepris pour les tenir informés de ce qui se passe ou comment faire face à leur terrible traumatisme.

Après l'Afghanistan, la Somalie, la Bosnie et d'autres conflits récents, la communauté internationale devrait savoir maintenant qu'une information fiable est aussi cruciale pour les civils lors d'une guerre que la nourriture et l'assistance médicale. Qu'il s'agisse de réfugiés ou de populations déplacées luttant pour survivre derrière les lignes, nombreux sont terrifiés, bouleversés et incertains quant à leur avenir. D'autres sont hébétés par les horreurs de la guerre comme le viol, les mauvais traitements physiques et la douleur d'avoir perdu un être cher, peut-être un père ou un enfant égaré dans la mêlée. La plupart également n'ont qu'une vague idée de ce que les organisations humanitaires internationales sont en train de faire.

En tant que journaliste couvrant ce genre de crises depuis plus de vingt ans, je suis toujours frappé par l'incapacité de la communauté humanitaire à saisir l'importance vitale d'informer les populations touchées par la guerre et de ne pas les laisser à la merci de la rumeur. Ne pas savoir est souvent plus préjudiciable encore que manquer de nourriture et de toit.

Pourtant la plupart des organisations humanitaires ne considèrent pas la diffusion de l'information comme une priorité. Beaucoup continuent à ne pas intégrer le concours des médias dans leurs stratégies humanitaires globales. L'information est souvent jugée comme un luxe. Elle est également parmi les premières dépenses à être rayées des budgets.

Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, par exemple, ne dispose d'aucun plan pour informer les réfugiés kosovars de ce qu'il fait pour eux. Il a récemment fermé son département de communication de masse sous prétexte qu'il existe assez de médias pour couvrir les conflits. Mais ces derniers sont là pour informer le public de leur pays et non pas les populations touchées par la guerre. Il est d'autre part assez improbable que les réfugiés emportent leurs téléviseurs dans leur fuite afin de pouvoir capter CNN. De nombreuses autres organisations humanitaires ont aussi tendance à considérer les médias comme un moyen de recueillir des fonds.

Les donateurs les plus importants font preuve d'étroitesse d'esprit quand ils prétendent que l'information aux populations en crise relève de l'éducation et du développement plus que de l'aide d'urgence. Et si l'on en croit un fonctionnaire international, «l'information n'est pas un besoin humanitaire». On ne pourrait avoir plus tort.

A l'inverse, le Comité international de la Croix-Rouge a le mérite de continuer à faire des efforts pour diffuser de l'information aux civils. L'Unicef, l'organisation des Nations unies chargée de la protection des enfants, aide également les médias à adapter leurs programmes aux besoins des femmes et des enfants dans des zones de conflit allant de l'Angola au Kosovo.

Les conflits récents ont montré que la radio est le moyen le plus efficace et le plus rentable d'atteindre les populations touchées par la guerre. Une programmation bien adaptée aux civils menacés peut jouer un rôle déterminant dans l'amélioration de l'aide humanitaire comme la distribution de nourriture, le regroupement des familles et la prévention contre la présence de mines. Comme on l'a vu au Rwanda, elle peut aussi aider les gens à faire face au traumatisme de la guerre.

Comme les réfugiés ne possèdent généralement pas de radios et n'ont pas accès à des journaux, ce devrait être à la communauté internationale de distribuer des milliers de récepteurs bon marché le long de la frontière afin de pouvoir informer les civils en fuite.

La communauté humanitaire ne prend pas ce chemin. Les émetteurs internationaux comme la BBC, Voice of America, Radio France International et d'autres touchent les populations locales qui captent les émissions sur ondes courtes. La BBC, par exemple, étend actuellement ses émissions en albanais et en serbe vers les Balkans. Cela est devenu crucial depuis que Milosevic a fermé les médias indépendants tels que la radio libre belgradoise B-92 ainsi que tous les journaux albanais du Kosovo. Le meurtre, il y a quelques semaines, de Slavko Curuviya, éditeur du Dnevni Telegraf, est largement considéré comme une manœuvre supplémentaire de l'Etat yougoslave pour étouffer la critique.

Mais de tels programmes sont basés sur les nouvelles et non sur les besoins. Produits à Londres ou à Paris, ils ne sont pas conçus pour répondre aux besoins des réfugiés sur place, comme les mises en garde concernant la santé et l'hygiène, les instructions pour parvenir aux camps ou les programmes de vaccination pour les enfants.

De nombreux Kosovars, par exemple, ne souhaitent pas être transférés dans des pays tiers comme la Turquie ou la Norvège mais sont sommairement informés, ou pas du tout, des raisons motivant ces évacuations. L'incapacité des organisations humanitaires à communiquer avec ceux-là mêmes qu'elles cherchent à assister ne démontre pas seulement un manque flagrant de prévoyance mais aussi une absence de responsabilité envers les réfugiés.

De nombreuses initiatives de médias indépendants sont en cours pour améliorer l'accès à l'information des Kosovars. Radio Tirana, qui couvre une grande partie des Balkans, a mis ses ondes à disposition pour des émissions spécialement conçues en fonction des besoins des civils. Plusieurs organisations de médias occidentaux cherchent des donateurs pour financer le développement de programmes davantage centrés sur les réfugiés dans les radios locales et internationales.

Le Centre international pour le reportage humanitaire à Genève, par exemple, est sur le point de lancer un projet avec la Fondation pour une société ouverte et Radio Tirana qui comportera la création d'émissions spéciales pour les réfugiés, notamment la recherche des familles et l'assistance à la jeunesse, destinées aux civils des deux côtés de la frontière.

Traduction: Pilar Salgado

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