l’avis de l’expert

Le regard critique d’un Français sur la paix du travail

Alors qu’en France les rapports sociaux sont vus sous l’angle exclusif de la lutte des classes, le modèle suisse semble totalement exotique. Bon connaisseur des modèles suisse et français, Henri Jean Tolone repère leurs atouts et leurs failles à l’heure des durcissements imposés par la mondialisation.

Il était une fois, dans un pays bien proche du mien et dont l’histoire se confond avec la mienne, un groupe d’hommes qui, on ne sait pourquoi, décidèrent de faire la paix.

Mais quelle était donc cette guerre dont nous n’avions pas entendu parler? A cette époque, le monde était en guerre, pas celle qui se préparait à l’Est, ni celle dont on sortait à peine, mais celle qui opposait les castes d’ouvriers soumis à des conditions dictées par le productivisme de la révolution industrielle aux castes patronales désireuses d’accéder à une noblesse révolue.

La véritable clairvoyance suisse m’étonne encore aujourd’hui. En effet, nous considérons en France que la lutte des classes via le monde du travail est une évidence et qu’on n’y pourra rien changer. La notion de capitalisme se devrait de générer une fracture sociale des intérêts dans l’entreprise. Comment imaginer que l’ouvrier puisse partager la vision de l’entreprise alors que c’est celle-ci même qui, par l’entremise de ses dirigeants, l’exploite et le maintient dans un état de subsistance organisée?

C’est pourquoi, chez nous, des mouvements virent le jour: le Front populaire qui porta aux commandes des hommes issus du prolétariat ouvrier, ou encore le fait d’avoir à légiférer pour permettre à tous de partir en congé.

Nous avons inscrit la lutte comme moyen de dialogue social. Il n’a été de progrès sociaux significatifs sans au préalable être passé par l’affrontement pour la reconnaissance des droits fondamentaux de l’ouvrier. Cet esprit de lutte s’est même inscrit dans nos coutumes.

Et pendant ce temps-là, en Suisse, rien à signaler! La vie suit son bonhomme de chemin avec des hauts et des bas dans certains secteurs dus aux conjonctures des marchés. Mais comment avez-vous fait?

Cette paix du travail instaura à nos yeux deux contraintes: celle de ne pas recourir à la grève et celle de ne pas utiliser le lock-out. Oui, j’ai bien dit contraintes, car trouver un moyen acceptable de vivre ensemble sans avoir tous les recours est une contrainte. Contrainte qui ouvre la voie à d’autres modes de management et à d’autres modes d’évolutions professionnelles. Mon métier, qui consiste à négocier et manager, puis à aider les gens à le faire, m’a montré les limites de ces contraintes.

Je ressens [en Suisse] une sorte d’apathie du monde ouvrier qui depuis maintenant 75 ans est privé d’un moyen de pression envers le patronat et qui en a fait un élément constitutif de sa condition. Jusqu’où faut-il aller trop loin pour réveiller l’ouvrier mécontent?

Il y a eu peu de cas depuis les dernières années et dont l’issue ne fut pas contestable. Cet endormissement de la revendication n’est pourtant pas lié au manque de volonté d’élévation du niveau de vie, mais peut-être cela crée un manque d’esprit entrepreneurial. La vie du travail semble être dessinée pour commencer en tant qu’apprenti, puis ouvrier et en fin de carrière en tant que cadre. Cette ligne de destinée au travail obère-t-elle l’envie d’oser se lancer par soi-même?

Le constat premier, du côté ouvrier, est que l’entreprise représente une réalité presque familiale pour lui. Une sorte de symbiose semble s’opérer entre les buts de l’entreprise et le quotidien de l’ouvrier. Aussi je vois des employés me dire qu’ils ne peuvent pas demander telle ou telle chose car l’entreprise n’est pas en mesure, ou ce n’est pas dans sa philosophie, de l’accorder! En fin d’année, je vois les mêmes ouvriers attendre le bon vouloir de la direction pour savoir de combien sera la prime. Elle est annoncée en fonction des résultats obtenus en termes financiers. C’est le socialisme parfait qui est à l’œuvre… Enfin ce serait le cas si les ouvriers prenaient part aux décisions d’investissement ou d’ordre stratégique, mais cela s’apparenterait plus à la cogestion qu’à la vision capitaliste de l’entreprise! J’ai l’impression d’assister à une sorte d’asservissement savamment orchestré, sachant que le risque est minime, la menace de la grève n’existant pas et le syndicalisme au sein de l’établissement presque toujours absent.

Le patronat va-t-il trop loin dans son mode paternaliste de conduite des hommes? Je trouve que la remise des entreprises aux cadres et ouvriers qui la constituent est assez rare, une sorte de statu quo semble s’opérer de la part des ouvriers qui pensent que partager les fruits de leurs efforts au-delà de leurs salaires par une reconnaissance et une gratification au bon vouloir suffit largement.

Le second constat concerne le côté patronal.

L’entreprise est considérée comme un bien propre, souvent issu de générations précédentes, dans lequel les valeurs de travail, qualité et service sont élevées au rang de dogme. Le fait de donner du travail est un acte fort et le patron attend que l’ouvrier reconnaisse la chance qu’il a de participer à une entreprise dotée de savoir-faire et de traditions. Bien sûr, le fait que la prééminence managériale ôte toute possibilité de contestation dure produit des ouvriers dont la motivation n’est que rarement à la hauteur des attentes, ce qui conduit à un mode de management rigide et sans nuances.

L’absence quasi permanente d’organisations représentatives du personnel fait que le choix est relativement binaire: soit l’employé fait ce qu’on lui demande, soit il quitte l’entreprise. Heureusement les patrons se connaissent et s’épaulent, créant de nombreux échanges sur les bonnes pratiques et surtout le développement d’un réseau leur garantissant une bonne marche de leurs affaires, en mettant en avant le savoir-faire et le «Swiss made» comme premier critère de sélection dans leurs fournisseurs. Ce partage de valeurs quasi génétique entre les patrons leur donne une force de résistance mâtinée d’une vision sociale qui, bien que paternaliste, en récolte le meilleur, c’est-à-dire la préservation maximale des emplois (suisses).

A ce stade on constate une différence notable entre les visions française et suisse du contrat de travail et des relations entre les classes sociales. Cela se remarque au quotidien: ici en Suisse, le patron et l’ouvrier se côtoient facilement, il n’est pas rare de voir des verrées partagées ou des manifestations lors desquelles il est bien difficile de faire la différence entre l’un et l’autre.

Chez nous, c’est plutôt la Pax Atomica qui prévaut, c’est-à-dire le règne de la terreur. Terreur, d’un côté, de voir l’entreprise bloquée pour des raisons qui n’affectent pas toujours l’ensemble du personnel. Terreur, de l’autre, de voir l’outil de production être délocalisé là où la main-d’œuvre est plus malléable et surtout moins chère.

De quel côté se trouve le meilleur système? Je suis admiratif de la bonne santé du tissu économique suisse et… de la protection du monde ouvrier en France.

Je salue les bons côtés du paternalisme patronal suisse, avec son cortège de préservation du monde ouvrier même dans les turbulences et… je suis heureux que l’ouvrier français puisse bénéficier de syndicats faisant avancer les ­choses.

J’admire cette paix du travail en Suisse qui permet ces visions à long terme en partenariat avec un esprit d’entreprise partagé et… j’aime aussi cette révolution permanente qui, dans les entreprises françaises, permet des évolutions dans les façons d’appréhender la relation au travail.

Je salue le taux de syndicalisation en Suisse par rapport au taux français et… j’aime les idées novatrices des représentants du personnel en France qui explorent de nouvelles voies.

J’admire le dialogue social permanent ici en Suisse et… je trouve que dans la combativité quasi systématique française, il y a du bon aussi.

Ces valeurs sont-elles en tout point opposées?

Je ne le pense pas. Les valeurs des uns ne sont pas les valeurs des autres, les résultats se mesurent dans des sphères différentes, il faut simplement admettre que les vérités en deçà des Alpes et du Jura sont mensonges au-delà et inversement.

Cependant, il faut pour l’avenir prendre garde à une évolution qui nous touche tous.

La propriété des entreprises évolue: en France, les fonds de pension, les investisseurs étrangers ont depuis de nombreuses années radicalement changé notre équilibre. Maintenant, pour peu que la contestation soit trop forte ou que la flexibilité ne soit pas assez grande, des décisions sans retour sont prises, bien loin de nos frontières, avec des conséquences désastreuses sur l’emploi et l’industrialisation.

Je constate qu’en Suisse le patronat, faute de trouver des repreneurs partageant les mêmes valeurs, cède ses entreprises à des «Boards» issus d’autres cultures. La taille moyenne des entreprises en Suisse les met un peu à l’abri de délocalisations brutales, mais un changement des paradigmes de management est en marche.

Dans ces conditions, peut-on penser que la paix du travail suisse va et doit suivre le chemin tracé depuis 75 ans? Et la fronde française peut-elle continuer dans les mêmes conditions?

Comme dans beaucoup d’autres domaines, il est nécessaire que les deux systèmes évoluent. Pour parler de la France, il devient évident que le monde ouvrier et salarié se doit de prendre en compte les réalités tant de l’entreprise que du marché, pouvoir admettre une certaine flexibilité dans le contrat de travail et restaurer un sentiment d’appartenance par la fierté du travail bien fait.

Du côté patronal, il devient nécessaire de mieux considérer le personnel comme élément de valeur ajoutée de l’entreprise et facteur clef de succès.

Concernant la Suisse je ne peux qu’émettre un avis et en aucun cas un conseil. Un avis touchant d’abord le monde salarié: celui-ci sera peut-être amené à considérer sa condition comme étant davantage une force de pro­position qu’une simple force de travail. Quant aux organisations les représentant, elles devraient muer comme un centre d’alerte permanent fonctionnant à tous les niveaux et dans tous les secteurs des entreprises petites et grandes. Leur rôle sera d’inciter les entrepreneurs à faire preuve de plus de flexibilité et de transversalité dans les emplois. C’est vrai que la revendication active ne correspond pas aux actes constitutifs ni à l’état d’esprit des signataires de la paix du travail, il y a 75 ans. Mais le dialogue avec les nouveaux entrepreneurs, dans un contexte tout différent, devrait-il être pour autant le même, ou en tout cas avec les mêmes contraintes?

De son côté, le monde patronal pourrait prendre davantage en compte la valeur ajoutée que représentent les cadres helvétiques, et ainsi mieux les considérer. D’autant que cette population n’est pas nombreuse, et ce de façon endémique, dans les conditions de recrutement actuelles. Les patrons pourraient devenir ainsi les fers de lance de la promotion des études supérieures pour les générations suisses futures.

La clairvoyance suisse m’étonne encore aujourd’hui. En effet, nous considérons en France que la lutte des classes via le monde du travail est une évidence et qu’on n’y pourra rien changer

Le fait de donner du travail est conçu comme un acte fort et le patron attend que l’ouvrier reconnaisse sa chance de participer à une entreprise dotée de savoir-faire et de traditions

Publicité