A l’époque où il était encore possible de parler d’autre chose, il vous est certainement arrivé d’empoigner ce débat, classique parmi les classiques: livre ou liseuse? NRF ou Kindle? Physique ou numérique? Selon que vous soyez nostalgique ou moderne, vous vous rangiez alors dans un camp ou dans l’autre. A moins que la lecture ne soit pas votre affaire, ce que l’on peut exclure puisque vous êtes en train de lire.

Le débat étant à tiroirs, il passait forcément par un chapitre propice aux envolées, celui de l’utilité de la bibliothèque, au sens imposant du terme. Celle que l’on constitue (ou pas) au gré de ses lectures. Et qui grimpe contre les murs. Sceptiques et armés de leur sens pratique, les numériques avaient quelques arguments contre votre grosse bibliothèque, vous qui faites partie, comme moi, des physiques. Pour vous rallier à la littérature à portée de clic, ils vous parlaient de facilité d’accès, de portabilité, de confort de lecture et de progrès, par opposition à la place perdue, aux livres égarés, à la poussière qui s’accumule et au conservatisme mal placé.

Cette page cornée…

Vous aussi, vous aviez des arguments. Moins rationnels, mais des arguments quand même. La beauté de l’objet, ses couleurs, son odeur, sa présence. Sa permanence et son évolution, l’idée de sa transmission. Et puis cette page, en haut à droite, sur la neuvième étagère, que l’on ne voit pas mais que l’on sait cornée pour une bonne raison. Ou encore le délicieux casse-tête du rangement, jouissivement théorisé par Georges Perec dans Penser/Classer. Mais tout cela faisait chou blanc face à la raison pure des dématérialisés.

Ironie de l’effet papillon, il aura suffi qu’un Chinois mange un pangolin de trop, en novembre dernier à Wuhan, pour vous donner raison, à vous comme à vos mètres linéaires d’auteurs bigarrés, patiemment agencés. Maintenant que vous êtes reclus à la maison, vous savez pourquoi vous avez une bibliothèque. Et vous mesurez votre chance. Jusque-là, votre bibliothèque n’était qu’une bibliothèque. Désormais, elle est votre sauf-conduit.

Un vrai spectacle

Je ne parle pas des livres qu’elle contient. Les dématérialisés y ont accès comme vous, tant qu’il leur reste de la batterie. Je parle de l’objet bibliothèque. Du spectacle bibliothèque. Votre bibliothèque est une série Netflix, et probablement la meilleure. Assis devant elle, vous apercevez un Murakami. Il vous emmène au Japon, où vous n’êtes jamais allé. Le Japon vous fait penser au papier japonais, qui vous fait penser au papier bible, qui détourne votre œil sur les Pléiades. Là, Baudelaire et ses paradis artificiels vous propulsent deux mètres plus haut, vers Kerouac. Sur la route, vous tombez sur Fante, ricochez sur Dante, qui côtoie Conrad, allez savoir pourquoi. Et vous voilà en Malaisie. Ce paragraphe pourrait être infini, mais vous avez compris. Bon voyage.



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