Opinions

Regarder les féminicides en face 

ÉDITORIAL. Le manifeste de la grève du 14 juin évoque les violences domestiques et les meurtres de femmes par leur conjoint ou ex-conjoint, traités jusqu’à très récemment comme des faits divers isolés. Nous prenons enfin conscience de la gravité du phénomène

Un cutter, un tournevis, une ceinture de peignoir, un fer à repasser. Les armes de la violence domestique peuvent se révéler si banales. Les arguments aussi. «Elle m’avait trompé.» «J’étais jaloux.» «Elle m’a quitté.» Voilà à quoi tient parfois la vie d’une femme.

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Oui, des hommes subissent aussi des violences, mais l’immense majorité des victimes sont des femmes. Non, tous les hommes ne sont pas violents, mais là n’est pas la question. Les chiffres (qui ne reflètent qu’une partie de la réalité) ne fléchissent pas: en Suisse, une femme sur cinq est toujours victime de violences durant sa vie de couple, et une personne meurt encore tous les 15 jours des suites de violences domestiques.

Le «féminicide» entre dans le dictionnaire

Ces phrases, on les a tellement lues qu’on a tendance à les survoler sans en intégrer la gravité. Comme anesthésiés par la pseudo-fatalité de ces «accidents», traités jusqu’à maintenant comme l’agrégation de cas isolés qui animaient les conversations de comptoir et noircissaient les pages des faits divers. «Ah l’amour, que voulez-vous», «C’est bien triste, mais que peut-on y faire?» Pourtant, au vu des chiffres, il serait illusoire de croire que seuls les hommes violents sont responsables de ces assassinats: une société qui hausse les épaules en regardant ailleurs, se gardant bien de se demander comment on en est arrivé là, l’est aussi.

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Une prise de conscience est en train de s’opérer. Le mot «féminicide» est entré dans le dictionnaire Robert en 2015, faisant émerger le caractère systémique et les racines profondes, logées dans notre inconscient collectif, de cet acte. Comme le souligne la Convention d’Istanbul sur les violences faites aux femmes, ratifiée il y a tout juste un an par la Suisse, cette indifférence est structurelle, «un des mécanismes sociaux cruciaux par lesquels les femmes sont maintenues dans une position de subordination».

Problème de l’article 113 du Code pénal suisse

Les sceptiques dénonceront un complot féministe international tandis que, en face, on poursuivra les comptes d’apothicaire: en France, un homme tue-t-il sa compagne ou ex-compagne tous les 3 jours, ou tous les 2,4 jours? Sur combien de cas se basait vraiment l’étude américaine selon laquelle 90% des jeunes de moins de 18 ans tués par leur partenaire sont des filles? (Réponse: 2188). Pendant ce temps-là, des conjoints continueront de frapper, de tuer et, devant les tribunaux (quand tribunaux il y a), d’invoquer l’émoi et le désarroi. Après tout, l’article 113 du Code pénal suisse sur «le meurtre passionnel», qui bénéficie de circonstances atténuantes, le leur permet. Qui s’en émeut?

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