Le pays de «la révolution du 1er septembre» est désormais une escale indispensable pour tous les responsables européens. Le réalisme politique est-il de retour en Libye? La peur d'être questionnée sur son passé peu glorieux devant une juridiction internationale fait-elle trembler l'entourage du leader libyen? Au vu du passé de cet Etat jadis «voyou», Tripoli a-t-elle de quoi s'inquiéter? Pas vraiment! Après Lisbonne et Bruxelles, c'est au tour de Paris de dérouler le tapis rouge au colonel.

Jamais un Etat n'a été entouré de tant de mystères que l'a été la Jamahiriya libyenne. Le régime de Tripoli entretient non seulement une ambiguïté dans sa gestion des affaires, mais il interdit la moindre remise en question de son règne. Depuis son arrivée au pouvoir, au lendemain du coup d'Etat du 1er septembre 1969, le régime libyen ne cesse de montrer ses limites sur les plans politique, économique et social. Mouammar Kadhafi, devenu, par l'usure du pouvoir, le doyen et l'inamovible des chefs d'Etat arabes et africains, s'accommode tant bien que mal des mutations qui secouent la scène internationale depuis plus d'une décennie.

Lire le système politique libyen, c'est se confronter à une opacité totale qui ne peut que conforter les soupçons et les inquiétudes de la communauté internationale sur l'évolution interne et la politique étrangère de la Libye. Dans ses derniers discours, le leader libyen affirme que le fusil n'a plus sa raison d'être et qu'il doit être rangé au profit de la plume. Une manière de se démarquer de l'étiquette du terrorisme international collée à son régime depuis des années.

Le régime libyen a pu résister aux secousses internes et aux pressions internationales grâce à un jeu d'équilibre entre les forces politiques, tribales et militaires du pays. Kadhafi joue habilement le rôle de balancier depuis plus de trente ans. Mais l'ultime sauvetage du système Kadhafi vient des richesses de son pays qui font saliver toutes les démocraties occidentales. Qui peut résister à un tel marché où tout est à vendre? Le pays paie comptant et au diable les milliers de Libyens privés de leurs libertés les plus élémentaires.

La stabilité de la Libye est intiment liée à un seul homme: Kadhafi. Son absence signifie non seulement un vide du pouvoir mais aussi une Libye incertaine. Mouammar Kadhafi n'hésite pas à confier à son fils préféré Seif-el-islam des missions de haute importance. Mais ce semblant de succession organisée n'est pas pour autant rassurant.

Le retour progressif de la Libye sur la scène internationale, facilité par sa médiation dans l'affaire des otages européens dans le Sahara algérien et la libération forcée des infirmières bulgares et son rôle de bailleurs de fonds en Afrique, n'est qu'une opération de lifting d'un régime politique essoufflé. Certes, la réussite du fils de Kadhafi permettrait l'émergence de nouveaux acteurs avec de nouvelles perceptions de la politique étrangère en rupture avec la ligne tracée par le dirigeant libyen et le carré des hommes de septembre 1969, mais le projet politique, le consensus autour de lui et la vision d'avenir font défaut à l'héritier du leader.

Une nouvelle génération de jeunes technocrates libyens animés par un réalisme politique tente depuis plusieurs années d'avoir une influence sur la prise de décision à Tripoli. Mais l'ancienne garde, produit des comités révolutionnaires, est opposée à une normalisation avec l'Occident, et ne ménage pas ses efforts pour reporter son départ des affaires qui aurait pour conséquence directe la fin des privilèges.

La Libye paie le prix fort afin de remplir les conditions exigées par les familles des victimes de Lockerbie. Au-delà de la querelle pécuniaire entre les avocats des victimes des deux attentats soutenus par leurs Etats, ce règlement est une honte dans l'histoire des droits de l'homme. Ce dénouement est un soulagement pour certains, certes, mais une régression dans la lutte pour les droits de l'homme. L'issue de cette crise témoigne de l'égoïsme occidental qui fait ainsi l'impasse sur les vrais problèmes de la Libye et se focalise sur les montants à verser et les parts de marché à gagner!

Comment innocenter contre une poignée de dollars un Etat qui bafoue quotidiennement les droits des Libyens? Si les victimes de l'attentat de Lockerbie et les soignants bulgares ont trouvé des avocats et leurs gouvernements pour que justice soit faite, a-t-on pensé aux victimes libyennes et aux militants politiques qui croupissent dans les prisons depuis plus de vingt-cinq ans?

Comment croire à une Union méditerranéenne pacifique, prospère et démocratique promise par le président Sarkozy quand son pays accepte de blanchir le régime libyen parce que ce dernier accepte de passer à la caisse? Réhabiliter un Etat lassé d'être traité de voyou n'est pas un contrat commercial.

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