Les Jeux de Sotchi sont terminés. Ils auront battu tous les records pour des Jeux d’hiver, notamment par la construction, pour la première fois, de toutes pièces d’un parc olympique, de ­patinoires et de stades impressionnants bâtis au bord de la mer Noire. Leur budget dépasserait même celui des récents Jeux d’été de Londres 2012 et Pékin 2008, selon des montants fournis par les Russes eux-mêmes.

Dans deux ans, l’édition de Rio 2016 s’annonce difficile et le futur est incertain. Le nouveau président du Comité international olympique (CIO) l’a bien compris. Il proposera pour la fin de l’année un «agenda 2020» censé préserver la prééminence des Jeux olympiques et faciliter la gestion de leur gigantisme. Mais la vibrante session de brainstorming du CIO avant les Jeux de Sotchi n’a généré que peu d’idées nouvelles pour cet agenda. Par exemple, on ne voit pas très bien comment le rétablissement des visites aux villes candidates par les membres du CIO et l’augmentation ou la suppression de leur limite d’âge permettra d’organiser plus facilement ou moins cher les Jeux, même s’il sera assez aisé de faire approuver ces mesures par les membres actuels du CIO. L’idée – ancienne, mais efficace – de les étaler sur un pays tout entier (dans des arènes existantes) est déjà en vigueur pour le football et obligerait d’abandonner (comme aux Jeux d’hiver) l’idée de village olympique unique où se rencontrent les athlètes de tous pays.

Le risque majeur à éviter est plutôt celui de ne pas avoir assez de candidatures pour de futurs Jeux, du fait de leur difficulté d’organisation. Quatre ou cinq villes sont candidates pour les Jeux d’hiver 2022, deux (Lausanne et Brasov) pour les Jeux d’hiver de la jeunesse 2020 et, pour l’instant, une seule (Doha, Qatar) pour les Jeux d’été 2024. Rome, Vienne, Dubaï, Toronto, pour l’été, et Saint-Moritz, Munich et Stockholm, pour l’hiver, se sont récemment retirées de la course à la candidature. On est plutôt dans le syndrome post-Montréal (une seule candidature pour les Jeux d’hiver 1980 et une seule candidature pour les Jeux d’été 1984). Les maires ou les ministres ne voient tout simplement plus l’intérêt de candidater ou d’organiser, car même le prestige afférent n’est plus garanti après les Jeux de Sotchi.

A long terme, le vrai problème à résoudre est celui de la bonne adéquation des Jeux olympiques à la société dans laquelle nous vivons. C’est celui qui nécessite des innovations significatives. Ce qui a fait le succès des Jeux au cours du XXe siècle, c’est d’abord, dans l’après-Grande Guerre, la montée des nationalismes en même temps que celle de l’esprit de la Société des Nations puis, après la Deuxième Guerre mondiale, la Guerre froide qui faisait des Jeux le seul lieu de confrontation pacifique du bloc soviétique et du camp occidental.

Aujourd’hui, l’esprit de compétition entre villes et nations ou athlètes que promeuvent les Jeux est moins fort qu’autrefois. La population aspire toujours à des joutes pacifiques, mais moins exacerbées, sans accidents, etc. Même les sportifs de base abandonnent en Europe les clubs sportifs qui prônent la compétition à tous crins; ils préfèrent pratiquer individuellement, hors structures ou dans des épreuves populaires de masse. Or aux Jeux, l’important n’est souvent plus de participer, mais de gagner (parfois à tout prix, même celui du dopage ou autres dérives). On constate aussi un décalage grandissant entre les Jeux et la société qui les finance au travers du sponsoring et de la télévision. Certaines chaînes trouvent que couvrir les Jeux n’est plus rentable (LT du 04.02.2014). L’Equipe du 15 février (au moment de l’apogée des Jeux) leur consacre seulement quatre pages sur 22. Cela ne pourra bien sûr pas durer. Nous pourrions bientôt nous trouver dans la situation des Jeux antiques qui disparurent sans douleur en 393 de notre ère.

Or les Jeux modernes méritent d’être sauvegardés car ils sont un des très rares exemples de coexistence pacifique dont nous disposons: pour preuve, la présence du secrétaire général de l’ONU à l’ouverture de Sotchi 2014. Le CIO a la chance de contrôler deux symboles universels de cette coexistence: les cinq anneaux entrelacés (omniprésents sur les sites olympiques et à la télévision durant la quinzaine olympique) et le relais de la flamme (qui précède les Jeux et se termine à la fin de la céré­monie d’ouverture). Ces symboles, qui permettent de financer l’organisation des Jeux, méritent d’être préservés comme patrimoine de l’humanité.

Sur cette base, il faudrait remettre les Jeux au diapason de l’esprit du XXIe siècle, qui certainement ne prône plus la compétition et la croissance à tout prix, mais le développement durable véritable, le respect des droits humains, le commerce équitable, voire considère la décroissance conviviale. Plutôt que d’insister sur le sport de compétition de très haut niveau, il faudrait faire plus de place aux handicapés (dans le programme principal étendu peut-être à trois semaines), aux compétitions populaires (du type marathon de masse), à la culture (comme aux Jeux de la Francophonie), aux sports non olympiques (comme aux Jeux mondiaux), aux très jeunes (comme aux Jeux de la jeunesse et à de nouvelles Universiades), etc. Les nombreux jeux multisports peuvent être sources d’inspiration stimulante pour garder les Jeux modernes uniques. Le CIO a d’ailleurs créé un groupe de travail pour s’en inspirer.

Il devrait aussi être possible de réutiliser régulièrement les parcs olympiques construits à grands frais depuis Sydney 2000 pour les Jeux d’été et depuis Sotchi 2014 pour les Jeux d’hiver. L’idée coubertinienne d’une Olympie moderne, site permanent pour les Jeux d’été qui était prévu à Lausanne-Dorigny au début du XXe siècle, n’est plus réaliste. Mais on pourrait imaginer que les Jeux circulent de parc en parc, de continent à continent, puisque des parcs olympiques ont été construits sur presque tous les continents (sauf en Afrique et en Amérique du Nord).


Jean-Loup Chappelet est professeur à l’Institut de hautes études en administration publique (Idheap) de l’Université de Lausanne

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