«Benvenuti in Italia!» Après un mois d’un prudent déconfinement, l’Italie a rouvert ses frontières aux touristes européens mercredi. C’est un nouveau pas vers la normalisation, qui inclut la relance du tourisme à l’approche de l’été. Rome demande «la réciprocité» à ses partenaires européens, alors que l’Autriche et la Suisse gardent leur frontière italienne fermée. Et vous alors, vous partez en vacances? Oui? Non? Et où? Quels sont les risques et où pourra-t-on aller cet été, voire cet automne? Les questions sont nombreuses…


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Une seule chose est sûre au moment où le secteur veut sauver les meubles un peu partout dans le monde en cette maudite année 2020: le tourisme doit «se réinventer»! C’est le mot magique qui apparaît comme la panacée aux effets de la pandémie de Covid-19, ses avions encore scotchés au sol, ses restrictions qui perdurent pour les voyageurs, ses plages qui peinent à émerger de dessous les pavés… Et, surtout, il y a aussi ces craintes liées à un trop grand empressement de «bouger», qui pourrait mener tout droit à devoir rendre des comptes au spectre honni d’une deuxième vague virale…

«Se réinventer», donc, après avoir tiré les leçons d’un trimestre à oublier (mais pas trop): c’est précisément le thème, porteur, qu’a choisi Courrier international dans son dernier numéro, alors que les conversations sur les projets de vacances chamboulés par les circonstances ne cessent d’enfler. Et que se posent ces dilemmes lancinants que tente encore de résoudre EasyJet avec des prix tout aussi alléchants qu’il y a trois mois: faut-il partir à l’étranger cet été, et si oui, où et comment?

Les «bulles» baltes

The Economist, par exemple, «table sur les bulles de voyage, des accords de libre circulation entre certains pays, à l’image de ce qu’ont fait les pays baltes». Mais cela suffira-t-il à relancer un secteur jusque-là en plein essor et qui s’est arrêté brutalement? Le site Independent.co.uk en doute. Car «sans le retour des touristes chinois (qui représentent 20% du tourisme mondial), de nombreux pays risquent de souffrir d’un cruel manque à gagner».

Alors que fait-on? «En Thaïlande, au Maghreb, au Portugal, au Royaume-Uni, en Espagne, en France […], on tente de se réinventer pour séduire notamment une clientèle locale.» Après la panacée, le pansement possible, ce sont bien les «indigènes». Pour eux, on casse les prix dans les pays réputés chers, comme le Japon, la Nouvelle-Zélande ou la Suisse:

Car la réalité est que, selon la Commission européenne, relève le site Eurotopics.net, «le tourisme est le secteur le plus affecté par la crise sanitaire. En moyenne, 11% des emplois européens dépendent de ce secteur, voire davantage encore dans certains pays, comme la Croatie (23%) ou Chypre (22%). C’est pourquoi un nombre croissant de pays se mettent à ouvrir leurs portes aux vacanciers – au grand dam de certains observateurs.»

«Cesser de nous plaindre»

Chypre, bon exemple! Destination plutôt bon marché, dans un pays où «l’économie est fortement tributaire» de l’industrie du voyage, mais «en proie à un dilemme» que pointe le quotidien Phileleftheros: «Nous devons […] cesser de nous plaindre. Nous allons devoir nous adapter à la nouvelle réalité avec son lot de difficultés. Oui, il y a un risque important que tout parte en vrille le jour où les touristes arriveront.» Mais…

… Nous allons essayer de les attirer en leur imposant le moins de mesures et de restrictions possible

Comment? En offrant les médicaments en plus de la chambre double avec vue sur mer, «eau cristalline et sable chaud», en vue de «faire venir coûte que coûte des voyageurs internationaux pour une saison estivale 2020 aux perspectives très assombries. […] Pour répondre à ce casse-tête, les autorités de Chypre n’y sont pas allées par quatre chemins.» La chaîne de télévision américaine CNBC raconte qu’elles «ont décidé de tenter un audacieux et surprenant coup de poker qui pourrait donner un nouveau sens au concept de tourisme médical».

Le risque pris ne semble pas énorme si toutes les précautions sanitaires sont respectées du côté de Nicosie et environs, mais le gouvernement a en effet «annoncé qu’il prendrait en charge le coût des vacances de tous les touristes qui contracteraient le coronavirus pendant leur séjour dans le pays. Les officiels se sont engagés à payer l’hébergement, la nourriture, les boissons et les soins des voyageurs s’ils sont testés positifs au Covid-19 après être entrés dans le pays»! Bref, «en bonne santé ou remboursé», comme le conclut Heidi.news. Mais il faudra tout de même payer le transfert à l’aéroport et le vol de rapatriement, précise CNN.

Pas très loin de là, le Times of Malta, lui, redoute une ouverture précipitée de l’île aux vacanciers et propose des solutions assez radicales: «Le gouvernement devrait commencer par définir une liste de pays dont les ressortissants sont autorisés à entrer sur notre territoire. […] Les passagers des avions ou bateaux devraient être testés avant l’embarquement, et toute personne contaminée devrait être refoulée. Seules les personnes résidant bel et bien dans l’un des pays sélectionnés devraient pouvoir entrer. Les ressortissants de pays interdits doivent se voir refuser l’entrée sur notre territoire»…

… Quiconque aura enfreint les règles d’admission devra effectuer une quatorzaine à ses frais ou prendre le vol du retour

Le gouvernement britannique veut aussi «astreindre tous les voyageurs entrant au Royaume-Uni à une quatorzaine», ce qui déplaît au Daily Telegraph: «Les ministres insistent sur le risque accru d’importation du virus, que l’on commence tout juste à éradiquer dans le pays. Mais cette argumentation est extrêmement contestable. En tout premier lieu, pourquoi cela devrait-il empêcher de voyager librement vers d’autres pays, y compris une part importante des pays européens, mais aussi des nations telles que la Nouvelle-Zélande, qui ont tordu le cou au virus?»

Quel fondement scientifique?

Le quotidien anglais a ainsi «du mal à discerner le fondement scientifique rationnel qu’il y a à imposer une quarantaine aux personnes arrivant de pays présentant un taux de reproduction ou des niveaux de contamination inférieurs à ceux du Royaume-Uni. On comprend mal aussi la prétendue nécessité de «ponts aériens directs», surtout si des systèmes de dépistage et des mesures d’hygiène sont assurés sur les lieux de départ.»

On en revient donc à «se réinventer», ce qui ne consiste pas seulement à «réduire le nombre de tables» ou à «se tourner vers d’autres activités, c’est aussi repenser la notion même de voyage. Inclure plus systématiquement une dimension environnementale, ne pas voyager simplement pour alimenter son compte Instagram, voyager local…» Et si ce coup d’arrêt était une chance, finalement? s’interroge Courrier international, de concert avec un écrivain croate et une blogueuse allemande.

«Restons chez nous!»

La chance «d’en finir avec le tourisme de masse pour redécouvrir les choses simples»? Vite dit, mais parfois aussi vite accepté, de manière résignée… «Un chroniqueur russe refuse, lui, de céder au diktat du «tourisme de caserne» qui s’annonce cet été, avec des tests médicaux, des risques de quarantaine, une surveillance permanente sur la plage, dans les cafés… Restons chez nous! affirme-t-il dans un texte truculent.»

«Tourisme, business en péril», donc, comme le dit un grand format web publié par la RTS: «La crise du coronavirus compromet les vacances à l’étranger pour les citoyens du monde entier. Rien qu’au niveau européen, l’ouverture des frontières entre pays cet été reste sujette à débat. De quoi semer l’inquiétude de l’Espagne à l’Autriche ou encore l’Italie, partout où le tourisme constitue une source de revenus essentielle.»

«Cette crise est révélatrice de la vulnérabilité du tourisme», y estime le sociologue français Rodolphe Christin, interrogé il y a quelque temps dans le Forum radiophonique. «Voix critique du tourisme moderne, il estime qu’il est grand temps de prendre des habitudes plus durables» et «espère assister à une évolution de la demande, en dépit de la pression énorme pour que tout redémarre comme avant»:

Christin «salue aussi l’accalmie forcée des derniers mois qui a permis à certains lieux hypertouristiques de s’interroger sur leur développement. Les habitants de villes prises d’assaut comme Venise ou Barcelone ont par exemple goûté à la tranquillité retrouvée et déjà annoncé vouloir repenser leur modèle. Reste que pour l’instant la priorité semble bien de ne pas trop boire la tasse.» Ce qui présente un risque majeur pour les générations futures: celui de remettre aux calendes grecques le rêve du Grand Soir inaugural du «monde d’après» auquel elles aspirent légitimement.


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