Des sanctions imposées le 22 mars par la Chine à l’endroit de diplomates, élus et chercheurs européens à la suite des sanctions de l’UE contre des officiels chinois impliqués dans le traitement des Ouïgours, on retiendra qu’elles ont pour but d’affirmer, non sans brutalité, le principe de «non-ingérence dans les affaires intérieures», tel que le conçoit le Parti communiste chinois.

Le régime de Xi Jinping n’entend pas se laisser dicter quoi que ce soit. Les déclarations des diplomates chinois dans plusieurs capitales, de Paris à Berne, reflètent elles aussi la politique étrangère chinoise faite de communiqués incantatoires et de coups de boutoir. Les sanctions chinoises en guise de «rétorsion» ont surpris les pays occidentaux ayant pris des mesures sur le Xinjiang: le Royaume-Uni, le Canada et Etats-Unis, mais surtout l’Union européenne – qui n’avait pas imposé de sanctions envers la Chine depuis le massacre de la place Tiananmen en 1989 et a reçu en quelque sorte la part du lion.

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La réaction chinoise appelle plusieurs commentaires. Tout d’abord, la politique chinoise reste plus que jamais dominée par l’agenda de politique intérieure, avec en ligne de mire le 100e anniversaire du PCC en juillet et le 20e congrès du parti à l’automne 2022. La politique étrangère chinoise actuelle ne peut être lue qu’à travers ce prisme, au-delà des velléités d’expansion internationale.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi

En second lieu, la direction chinoise prend le parti de répondre à toute attaque mettant en cause son système politique ou sa souveraineté territoriale, qu’il s’agisse de Hongkong, du Xinjiang ou de Taiwan. Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi en 2012, le régime tente de projeter un modèle alternatif auprès de pays tiers – allant du Pakistan à la Serbie, en passant par le Zimbabwe, le Cambodge ou certains pays du Golfe – et il poursuivra ce but quoi qu’il en coûte. Ensuite, l’UE reçoit un avertissement: en se plaçant du côté des Etats-Unis, les Européens risquent de porter atteinte aux relations avec Pékin. Le marché chinois peut se fermer davantage aux entreprises européennes.

L’époque où les gouvernements européens accueillaient à bras ouverts les capitaux chinois est révolue

Paradoxalement, il est facile de constater que le déficit commercial bilatéral – 181 milliards d'euros – est largement en faveur de la Chine, et que cette dernière verra elle aussi sa marge de manœuvre se réduire en Europe si elle entend mener à bien de nouveaux projets d’investissements. L’époque où les gouvernements européens accueillaient à bras ouverts les capitaux chinois est révolue, deux ans après la déclaration par Bruxelles que la Chine était désormais à la fois un partenaire, un concurrent et un rival systémique. Si l’on ajoute une batterie de mesures, tels le filtrage des investissements étrangers dans les infrastructures et la technologie sensible (mis en œuvre en octobre dernier), et une batterie de mesures eu égard aux aides d’Etat et au marché de la 5G, on constate un changement de ton.

Dans ce contexte, qu’adviendra-t-il de l’accord global Chine-UE sur les investissements (Comprehensive Agreement on Investment, ou CAI), signé le 30 décembre dernier au crépuscule de la présidence Merkel du Conseil européen? Sa ratification par le Parlement européen – dont plusieurs membres, accusés de «disséminer des contre-vérités antichinoises», sont désormais sur la liste noire de Pékin – paraît incertaine, cependant que les entreprises européennes en Chine redoublent de pessimisme. Il est vrai que les appels aux boycotts – lancés via les réseaux sociaux, et encouragés par les médias officiels chinois – contre de grandes marques vestimentaires comme H&M ou Adidas, parce qu’elles boycottent le coton du Xinjiang, contribuent à cette atmosphère délétère.

Les opinions publiques européennes

Le processus de ratification est un processus long et compliqué, mais selon plusieurs études, les opinions publiques européennes ont révélé depuis le début de la pandémie un degré croissant de négativité qui rendra plus difficile un débat objectif et apaisé. En Allemagne et en France, deux pays qui connaîtront bientôt des élections capitales, le sujet chinois commence à prendre de l’ampleur dans la vie politique.

Les dix-huit prochains mois risquent fort de crisper les responsables européens qui reçoivent par ailleurs les visites répétées des responsables de l’administration Biden, affairés à renforcer le rapprochement inter-démocraties. Le sommet du D10 (G7 plus Australie, Inde, Corée du Sud), piloté par le Royaume-Uni, est l’échéance qui peut légitimement inquiéter Pékin. Or ce dernier semble plus préoccupé de marteler son message nationaliste que de s’attirer les bonnes grâces des Européens – et encore moins des Américains. Le CAI risque fort d’être la victime collatérale d’une situation géopolitique tendue mettant face à face les démocraties occidentales et la Chine, soutenue par la Russie et nombre de régimes qui lui sont de plus en plus redevables.

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