Bien vivre ensemble, en toute liberté, sans changer nos habitudes ni polluer: voilà un projet de société mobilisateur. Ou du moins, bêtement, un objectif politique. Encourager les chercheurs à trouver des énergies propres: voilà qui devrait ainsi faire l’unanimité, à gauche comme à droite. Oui, mais… non. Pas en Suisse. Où un coup de pouce aux chercheurs risque d’échouer cette semaine au parlement, à Berne. Explications.

D’abord un flash-back. Souvenez-vous: il y a quelques mois, la Suisse décidait de sortir du nucléaire. Dans la liesse collective: Doris Leuthard tirait la prise sous les applaudissements unanimes de la presse. Le message du monde politique fut, pour résumer: «Nous allons remplacer le nucléaire d’ici à 2035. Ne vous inquiétez pas, les progrès de la science nous permettront de réussir. Augmenter la rentabilité et l’efficacité des énergies renouvelables ne sera pas facile, mais on va y arriver. Nous allons donner des moyens à nos chercheurs pour faire avancer la science.»

Quelques mois plus tard, dans le silence d’une salle de commission fédérale, le ton a radicalement changé. On mégote sur l’enveloppe prévue de 200 millions. Une étrange coalition veut réduire la voilure. Pour le Conseil fédéral, les Ecoles polytechniques ont déjà reçu assez d’argent: qu’elles se débrouillent avec ce qu’elles ont. On coupe donc 60 millions. La droite dure acquiesce. Selon la formule bien connue: «Pour des raisons supérieures de politique financière.» En clair: «On n’a plus un sou, circulez, y a rien à voir.» Et tant pis pour le gros milliard d’excédent des comptes de la Confédération en 2012.

La droite dure veut donc couper: on peut la comprendre, c’est conforme à ses convictions rigoristes. Plus étonnant: la gauche dure acquiesce. Pour des raisons moins rationnelles. Voire carrément paradoxales. Après avoir exigé la sortie du nucléaire, elle veut tailler dans le budget de la recherche énergétique. L’explication? La gauche veut punir le Conseil des écoles polytechniques de vouloir augmenter les taxes d’inscription pour les étudiants. Totalement hors sujet. Voire contradictoire: si on refuse des crédits aux EPF, elles seront d’autant plus tentées d’augmenter ces taxes. Mais qu’importent les incohérences. Et qu’importe le rêve d’un monde meilleur, sans nucléaire: une partie de la gauche du parlement est prête à torpiller la recherche énergétique, «juste pour embêter les EPF».

L’attitude des élus socialistes mérite qu’on s’y arrête quelques instants. Il y a d’abord l’aspect enfantin de l’attitude: «Je ne suis pas content, je me venge. Dussé-je aller contre une cause que je défends depuis des décennies.» C’est troublant, pour ne pas dire consternant d’immaturité. Et surtout, cette attitude est dangereuse. Car le message qu’envoient ces élus, c’est que le parlement peut conditionner le budget d’une Haute Ecole à sa politique interne. En gros: «Soit vous gérez votre école comme nous, parlementaires, le voulons, soit nous taillons dans votre budget.» Ils piétinent ainsi l’indispensable autonomie des EPF. Aujourd’hui, des élus veulent fixer le niveau des taxes au centime près. Demain, d’autres élus voudront déterminer les programmes, le cursus, les horaires, et le prix du sandwich à la cafétéria. Pour des écoles qui sont, rappelons-le, à la fois parmi les meilleures du monde et… les moins chères du monde.

L’attitude de ces élus témoigne d’un clair dérapage. Qui, s’il gagne l’ensemble du groupe socialiste cette semaine au parlement, fera capoter le programme d’encouragement de la recherche énergétique en Suisse. Avec le soutien de l’UDC.

Une situation révélatrice d’un mal suisse: l’incapacité à s’unir dans un combat de long terme pour un projet mobilisateur. Nous naviguons le plus souvent sans cap, sans vision à long terme, sans ambition: les projets se focalisent sur le court terme électoral, le dogme des partis, ou, plus simplement, sur la gestion des affaires courantes. Il est visiblement impossible d’unir des forces politiques pour une cause nationale. Les Jeux olympiques en sont un exemple: nous sommes le seul pays au monde à nous écharper sur l’hypothétique budget d’un projet, avant d’avoir parlé du projet lui-même. C’est encore plus frappant – et encore moins compréhensible – pour le nucléaire et l’énergie.

La recherche énergétique est un formidable défi. Certainement un des plus enthousiasmants de notre époque. Comment allons-nous vivre, durablement, sur cette planète? Quelles sont les sources d’approvisionnement électrique de demain? Des questions essentielles, auxquelles la Suisse peut apporter des réponses. En véritable puissance scientifique, nous pouvons occuper une place centrale dans un enjeu majeur des siècles à venir. Et c’est aujourd’hui que la partie se joue: nous devons nous battre, donner des moyens à nos scientifiques, et mettre la Suisse au cœur de cet enjeu planétaire.

Autant dire que nous sommes dans une situation enthousiasmante pour un politicien. Etrangement, c’est à cet instant historique que nous sommes rattrapés par des défauts génétiques: le court terme et la petitesse. Obnubilés par le dogme, le calcul politique ou la gestion des affaires courantes, nous pinaillons.

A l’heure d’attaques répétées contre la Suisse, il est temps que cela change. Remettons, au cœur de nos débats politiques, quelques ingrédients essentiels et oubliés: l’ambition, l’enthousiasme et le rêve. Pour une Suisse forte, dans un monde meilleur.

A un instant historique, nous sommes rattrapés par des défauts génétiques:le court termeet la petitesse

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.