Le centre d’études de sécurité rattaché à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich publie des monographies et des notes sur la politique de sécurité, traitant aussi bien des aspects européens et internationaux que spécifiquement suisses.

Chaque année, le think tank zurichois, qui a développé ses services électroniques, s’attache à dégager les grandes tendances stratégiques dans le monde. Il se concentre sur quatre thèmes clés propres à illustrer les événements marquants de ce secteur de la vie internationale.

Disponible sur Internet et par écrit, la livraison 2013 vient de paraître. Un chapitre y traite du recul de l’Occident, fragilisé par la crise économique et la fragmentation du système multilatéral commercial: la maîtrise de la mondialisation est-elle en train de lui échapper? Un autre auteur se penchera sur l’éclatement de la nébuleuse Al-Qaida et l’appréciation du risque qu’elle représente encore.

Un chapitre est consacré à la gestion internationale des crises, qui est en train de subir une mutation: les interventions massives de puissances coalisées pour gérer des crises (du type de l’Irak ou de l’Afghanistan) sont remplacées par un recours croissant à des forces locales et régionales, formées et encadrées par des militaires de pays de l’OTAN. Mais qui en assume réellement la direction?

Objet d’une courte introduction, le leadership global assumé par les Américains est en passe d’être redéfini, ce qui se comprend, selon les auteurs, par la nécessité de reconstruire l’infrastructure et les finances du pays. Pendant cette remise en ordre de la maison, la prééminence américaine perdra sans doute de son intensité, mais aucun Etat ou groupe d’Etats n’est en mesure de s’y substituer. L’Europe est trop tournée vers elle-même pour que sa politique extérieure et de sécurité puisse faire la différence. Seule la Chine en aurait le potentiel dans dix ou vingt ans, mais elle n’en manifeste pas la volonté.

Arrêtons-nous un instant sur le chapitre consacré à «l’insécurité maritime en Asie orientale», un des foyers de tension qui touche la région du Pacifique la plus peuplée et la plus active du monde. La montée en puissance de la marine ­chinoise, dotée notamment d’un porte-avions, de sous-marins et de missiles accompagne la revendication de souveraineté sur un chapelet d’îles et de récifs dans la mer de Chine également réclamé par le Vietnam, la Malaisie et les Philippines, et qui sont au centre de gisements de pétrole et de gaz inexploités. Comme ce dernier pays, le Japon et la Corée du Sud, tous trois alliés des Etats-Unis, suivent avec attention les évolutions de la flotte chinoise.

L’étude zurichoise, due à M. Prem Mahadevan, ajoute une dimension originale à l’analyse des facteurs d’insécurité, celle du droit international. Pékin applique une version qui lui est propre du droit régissant ces espaces maritimes où se chevauchent les zones économiques exclusives et contestées. Contrairement aux dispositions de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, dont la Chine est signataire, Pékin estime avoir le droit d’exercer la police sur lesdites zones qui prolongeraient son territoire. La Chine ne veut pas entendre parler d’un arbitrage international, ni des bons offices d’organismes tels que l’Asean. Elle entend régler le différend directement avec ses voisins, ce qui ouvre la porte à des manœuvres d’intimidation. Et, de fait, nombre d’incidents sont provoqués par des pêcheurs chinois s’aventurant hors de leurs eaux territoriales et appelant les garde-côte chinois à la rescousse quand ils ont maille à partir avec l’un des pays riverains.

Mais une guerre pour ces îles est peu probable. Le vrai message de la Chine s’adresse aux Etats-Unis. La démonstration de force signifie: ne touchez pas à Taïwan, ce serait s’en prendre au territoire même de la Chine.

Dans un livre d’entretiens récent, un acteur chevronné de la vie politique asiatique de ces 70 dernières années, Lee Kuan Yew, père fondateur de la République de Singapour, jette un regard lucide sur la scène. La Chine et les Etats-Unis doivent coopérer, du moment qu’ils coexistent, bon gré mal gré, dans cette région du monde. C’est même l’équilibre des pouvoirs, cette bonne vieille notion classique de la diplomatie, qui rassure les gouvernements exposés aux empiétements de la Chine, et c’est là que réside le secret du maintien de la paix. Les deux grandes puissances sont dans une situation de concurrence, mais elles ne sont pas ennemies. Il n’y a pas de division idéologique profonde entre elles comme il y en avait entre l’Occident et l’URSS. Ces deux pays ont besoin l’un de l’autre. La Chine, déjà la seconde puissance économique mondiale, veut qu’on lui ménage sa juste place, à égalité avec les Etats-Unis et compte tenu de ses intérêts et de ses valeurs. Elle ne cherche pas à devenir un pays occidental honoraire qui s’insérerait dans des institutions qu’elle n’aurait pas contribué à façonner. Ainsi se complètent la vision du sage patriarche et l’examen précis et documenté du chercheur attentif.

Etats-Unis et Chine sont dans une situation de concurrence mais ne sont pas ennemis. Il n’y a pas de division idéologique profonde

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