J'ai fait sa connaissance il y a peut-être deux ans dans l'obscurité d'une salle de conférences et, tout de suite, je l'ai trouvé séduisant avec sa manière claire et structurée d'exprimer les choses, avec cet art de projeter sur l'écran de mon esprit des informations ramassées déjà rangées dans des tiroirs. Grâce à Powerpoint, qui accompagne désormais la moindre présentation publique d'un sujet simple ou complexe, j'ai pu ingérer sans trop de difficulté ni d'ennui des exposés sur les neurosciences, le marketing ou l'histoire de la citoyenneté. Et sans m'être encore initiée à son fonctionnement, je distingue les adeptes chevronnés qui jonglent avec ordinateur portable et beamer des néo-convertis qui se bornent à relire, en se tordant la tête, les têtes et sous-têtes de chapitre que leur ordinateur projette au-dessus d'eux.

L'autre jour, lors d'une réunion de travail réunissant les coordinateurs de projets d'une œuvre d'entraide, la lumière crue de l'écran tendu contre le mur révéla des inégalités criantes: les quelques élus qui maîtrisaient parfaitement Powerpoint déversaient sur leurs collègues une information abondante et aisément absorbable alors que d'autres s'en tenaient aux mots griffonnés à même les transparents posés sur un rétroprojecteur. Pire, quelques survivants d'une espèce presque disparue parlaient à partir de simples notes éparses devant eux! Pas alors de chiffres, de graphiques ni de mots clés étincelant sur fond lumineux: leur voix seule devait capter l'attention qui, inévitablement, retomba devant si peu de modernité.

Quelques heures plus tard, un débat réunissait sur un podium des représentants d'ONG, des syndicats et d'entreprises ancrées en Suisse romande. La discussion se voulait informelle, directe, très civilement contradictoire. Mais, ô horreur, le porte-parole d'une multinationale souvent décriée annonça son intention de faire une présentation Powerpoint des activités sociales de son entreprise! Une prise de pouvoir menaçait, ce fut donc le branle-bas de combat pour tenter de l'en dissuader. En vain: l'homme arriva avec son ordinateur portable et installa son projecteur; son quotidien, son porte-parole, sa drogue, il n'allait pas s'en séparer.

Ouf: l'écran monté bien de côté était aussi légèrement de travers et le coude de l'orateur porta souvent une ombre fatale sur d'éloquentes statistiques pro domo. Ce soir-là, la parole toute nue s'imposa, était-ce l'une des dernières fois en de telles circonstances, face au discours certes préformaté mais efficace.

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