Mon dernier cacheton m’est monté à la tête. J’ai pris un billet première classe. De l’espace, de la tranquillité pour travailler efficacement car, en plus d’être musicien, je scribouille des textes à la demande. Faut bien vivre, mon bon Monsieur. Rentre un gueux. Pardon, c’est l’allure, les habits, je n’y peux rien. Il commence par se pencher si fort, cherchant la prise électrique pour y brancher son téléphone, que son pantalon lâche prise et renonce à cacher ses fesses.

Voilà comment ça commence, je me dis. Bon Dieu, ta dignité? Mon regard, se réfugiant vers la fenêtre du train, rencontre des hannetons s’agitant sur un tapis. Mon intellect me dit que ce sont des hommes et des femmes entretenant leur corps. Une petite incursion sur Wikipedia et, voilà, c’est un fitness.

Mon bonhomme, lui, a changé de siège, reculant d’une rangée. Il se cache sans se cacher. Se réfugie dans un semblant de pudeur, pour s’envoyer en l’air. Je vois un empressement douloureux, une urgence maladive, des gestes précis et désordonnés à la fois. Je vois aussi en moi du dégoût, du mépris, et l’envie de crier aux autorités: «Mais comment se fait-il qu’une telle chose soit permise, bon sang, où sont les contrôleurs, les flics, la morale, la société, le bon droit, l’admonestation et la jurisprudence?»

Pardon, mon bonhomme, d’avoir d’abord tourné vers toi cette aversion. Merci de m’avoir adressé la parole

Un emballage de médicament finit par terre, j’essaie de tordre le cou pour deviner… C’est un grand sniff, et puis c’est fini, l’individu revient et s’affale à mes côtés. J’étais à me demander vers quelle instance m’adresser, à la compagnie ferroviaire, au journal local, quand, soudain, après un long moment de torpeur, se redressant tout d’un coup, il se tourne vers moi et m’aborde par ces mots:

– Excusez-moi, puis-je vous demander, c’est une Microsoft Surface?

Quels yeux! Quelle douceur dans le visage! Et l’intonation de sa voix, chaleureuse, à peine éraillée.

– Non, c’est une Lenovo Yoga.

– Ça vaut combien?

– Entre 600 et 700 francs.

– Ah! Parce que la Microsoft Surface est bien plus chère.

– Je sais. C’est pour ça que j’ai choisi celle-là.

– Avec Microsoft, on peut bien bidouiller. Je connais, j’étais spécialiste en réseaux, avant.

Avant? Avant quoi? Ma langue se fige. Ce que j’ai devant moi, c’est une loque, débraillée, amaigrie, des rides, des mains qui tremblent… Un déchet, dont le camion-poubelle de la société ne s’est pas encore occupé. On attend l’overdose ou la rixe fatale dans un parc.

Il reprend la parole:

– Je connaissais bien tout ça, moi, c’était ma passion. Et puis, bon, là, avec le trou que j’ai dans mon CV, je n’arrive pas à…

– Ça fait longtemps que vous avez arrêté de travailler?

– Une dépression de six mois, après, on ne veut plus de vous! Là, je suis en train de voir avec l’AI pour une réinsertion…

Le train s’arrête. Le bonhomme se rue vers la porte pour tirer une bouffée de cigarette, puis revient. Il demande à voir ma tablette, la manipule doucement, commente les caractéristiques. Après me l’avoir rendue, il retourne s’asseoir et me dit encore:

– Vous pouvez me réveiller à Lausanne? J’ai pris un somnifère, des fois que je reste endormi…

– Bien sûr, comptez sur moi.

J’essaie de mettre dans ma voix, dans mon regard, quelque chose qui s’apparente à un sourire. Par-dessus mes larmes et mon dégoût.

Pardon, mon bonhomme, d’avoir d’abord tourné vers toi cette aversion. Merci de m’avoir adressé la parole. Peut-être voulais-tu t’excuser à ta façon de t’être fait exploser devant moi. Peut-être est-ce mon Ange gardien qui m’a protégé d’un jugement trop facile. Sortant à mon tour du train, je me fraie un passage entre les dealers qui m’accostent. J’ai envie de leur cracher au visage. Je ne le fais pas. C’est vrai: je pourrais changer d’avis, comme avec ce pauvre bougre qui s’est camé devant moi. J’en regarde un dans les yeux. «Casse-toi», qu’il me fait.

En première classe, c’est mieux. On y fait de belles rencontres.

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