Ce voyage en train va être long, une quinzaine d'heures au moins. Il sera facile: un seul changement prévu en fin de parcours, avec une heure d'attente. Nous sommes quatre, deux décontractés parfois un peu distraits et deux inquiets, prêts à attendre deux heures assis sur une valise pour ne surtout pas rater un bus, un train, un avion. Ces inquiets sont militants et utilisateurs assidus du transport public.

Nous nous retrouvons donc une heure à l'avance dans un bistrot fatigué en gare de Genève. Les inquiets ont prévu qu'il y aurait du monde à la douane. Nous passons en une minute. Ensuite, vite, trouver notre wagon, repérer nos couchettes: le train n'étant pas encore arrivé, nous revenons sur nos pas pour une seconde halte, cette fois sur de mauvais sièges dans le hall vide. Enfin, c'est bientôt l'heure, le quai, la bonne voiture… nous négocions un compartiment spacieux à quatre et c'est parti. Comment loquer la porte à double tour? Et celui qui voudra aller faire pipi devra-t-il réveiller l'un des autres pour veiller sur la porte ouverte et les bagages en son absence? Nous enfonçons nos boules Quiès, on dort.

Au retour, la cause a été discutée, elle est entendue: les décontractés prennent le relais, à eux de gérer départ et horaires. Nous savourons un dernier thé dans la porcelaine fine d'un splendide cinq-étoiles, histoire de détendre les inquiets. Mais compromis oblige, nous serons quand même une demi-heure à l'avance à la gare, une petite gare de province.

Et voilà… retour sains et saufs à Genève sans neige ni embouteillages, ce fut un bon voyage. Mais… où ai-je donc parqué ma voiture pour qu'on la laisse tranquille pendant ces quatre jours de présence incognito près de la gare de Cornavin? Je me suis tellement dépêchée quatre jours plus tôt pour arriver une heure à l'avance que je ne la retrouve plus. Mes amis m'attendent alors que j'erre dans le quartier. J'appelle même la police, elle l'a peut-être fourriérisée, qui sait. Mais non, l'agent de service me rassure. Je finis par prendre un taxi qui roule au pas d'impasse en sens interdit et enfin… la voici!

Mes amis remplis d'une inquiétude toute compassionnelle ont attendu sans impatience et m'accueillent avec un sourire sans ironie. Ils sont même prêts à partager l'amende salée qu'un billet rose m'annonce pour plus tard.

Inquiets contre décontractés: les premiers auraient remporté le match de l'amitié.

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