Le vent souffle par à-coups sur les arbres des quais qui bordent le Léman. On a déjà mutilé une partie des platanes alors qu'ils n'étaient pas encore nus pour affronter l'hiver. Comme autant de jeunes filles qui rejettent leurs cheveux sur l'épaule en inclinant souplement la tête, les bouleaux se courbent tous dans la même direction, leurs dernières feuilles frémissant au-dessus des vagues émeraudes frangées d'argent. Week-end d'automne, quelques éclats de soleil fusent entre les averses.

En été, les rencontres sont liées ici à la proximité du lac, entre barques, voiliers, pontons et buvettes des ports. Maintenant, alors qu'on rentre les bateaux, se réanime la vie sociale plus discrète des coteaux. Dans un jardin ce soir-là, un feu brûle sous le haut chaudron, sans trêve malgré la pluie. En une vingtaine d'heures, trois cents litres de jus de pommes du verger deviendront du vin cuit à l'air qui ne vieillira pas. A l'intérieur de la maison, les rencontres de passage sont accueillies en vieux amis autour de la table; le doyen – 99 ans silencieux – regarde circuler l'épaisse brochure toute neuve où l'on a mis soigneusement en forme, textes et images, sa longue existence. On boit du vin rouge bio de la région, du blanc aussi bien sûr. Dehors, au-delà des torches, du feu et des dernières gouttes de pluie, l'étendue sombre du lac creuse la nuit sous la rive française piquetée de lumières.

Plus tard, plus haut sur les contreforts de la chaîne jurassienne, tout près d'un gros village encore vaguement paysan, des lumignons éclairent de loin en loin les voitures parquées dans le fossé le long d'une petite route. C'est la Voie lactée, 50 places serrées au sous-sol d'une villa devant une scène miniature; quelques fois l'an, les propriétaires des lieux y accueillent des spectacles sous leurs spots. Ce soir-là, c'est Cendrars et sa Prose du Transsibérien, un comédien accompagné d'un musicien. Puis l'hôtesse monte sur scène, sourire éclatant et accent pseudo-russe, emmitouflée dans manteau et toque de fourrure à la Dr Jivago. L'assemblée la suivra dans la cave d'à côté pour partager soupe à la courge, tommes et vodka.

Je reprends la route qui luit dans la nuit. Devant moi, la même vieille Mercedes noire qu'à l'aller tangue lourdement dans cette campagne qui lui est visiblement étrangère et freine à chaque virage. Elle ne m'énerve plus autant: elle aussi était parquée devant la Voie lactée.

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