Il fallait l'abattre, depuis longtemps déjà. Le tronc creux du cerisier à demi-mort s'inclinait vers la maison et un rejeton encore hésitant n'attendait que sa disparition pour enfin s'affirmer au centre du vieux socle de pierre sèche.

La pluie s'interrompt, on y va. Mais attention, l'échelle glisse dans l'herbe mouillée. L'homme l'amarre d'une corde au tronc, je lui tends la scie électrique et m'agrippe inutilement aux barreaux juste sous ses épaisses semelles cloutées. Il trouve une prise aléatoire et, déjà, la première grosse branche tombe avec fracas. Il faudra trouver l'angle adéquat pour scier le tronc sans mettre en danger l'existence de la repousse. Le cerisier se penche, il est tombé. Je débite un bout de son tronc, depuis dessous, la scie monte bien droite, sans trembler, pas trop vite ni trop lentement, comme il se doit. Nouvelle fierté: j'aurai scié un arbre.

Les jours qui suivent, l'entaille du bas du tronc enraciné dans la terre reste vive sous la pluie, dangereusement proche de la jonction avec le jeune cerisier. Celui-ci saura-t-il survivre? Un vague souvenir de cataplasmes pour arbres blessés me poursuit jusque dans mes rêves et, le matin du départ, je me décide: ce sera un massage au fenouil et au raisin cueilli à deux pas. Je dépose quelques grappes au creux du vieux cerisier, parle gentiment à son fils et me sens moins mal à l'aise d'avoir co-abattu un père de famille à demi-mort seulement.

La nuit tombe, l'heure du bain. Il pleut dru, nos phares sont vigilants sur une route qui sinue et descend raide. Quelques ombres en peignoir regagnent leur voiture, c'est là. La terre boueuse est froide, elle glisse sous les pieds nus jusqu'aux premières gouilles indistinctes où s'évapore l'eau sulfureuse qui, très chaude autour des pieds, enveloppe les jambes, le ventre et peu à peu tout le corps. Je m'y abandonne. Nous sommes seuls, couchés dans d'étroits bassins blancs et lisses, immobiles dans l'eau chaude qui fume sous la pluie.

Juste en dessous, la rivière coule très vite, des dépôts clairs filent avec le courant. Elle a beaucoup gonflé ces derniers jours, elle affleure les bassins inférieurs parmi tous ceux qui cascadent vers elle. Ici, les échos des intempéries, des inondations, des évacuations de maisons sont restés lointains. Allongée en vieux costume de bain dans mon bassin sous un jet d'eau brûlante, la main rafraîchie par la rivière, je me sens impératrice intemporelle, assommée par l'odeur et la chaleur du soufre, à la fois fragile et protégée juste au-dessus de la masse d'eau sombre qui fonce sans m'atteindre.

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