Cette année, elles ont envahi l'île par centaines de milliers. Enormes et voraces, elles se lancent d'un coup d'aile sur les abricotiers, se plantent dans les fruits qu'elles trouent et vident en un clin d'œil. Elles s'accrochent, ne lâchent pas leur proie même quand on secoue l'arbre, la branche, le fruit. Les courgettes y ont passé, bientôt ce sera le tour des figues, du raisin. Les vieux disent qu'ils n'ont jamais vu ça.

Les sauterelles négligent les plages mais pas les gens. Au cimetière du port, elles s'envolent par dizaines quand on avance entre les tombes, cliquettent dans les herbes sèches et retombent. Elles s'en prennent au village sur la colline aussi: le soir, elles jonchent les ruelles et, rassemblées par dizaines dans les zones éclairées, se tapissent au bas des murs. Tard dans la nuit, elles sont autant de taches noires entre lesquelles on slalome pour éviter d'écraser celles qui resteraient immobiles jusqu'à la mort. Les autres rebondissent contre la pierre avec un bruit sec qui surprend, on baisse la tête instinctivement. Et le matin, le village est jonché de cadavres écrasés, déchiquetés, aplatis. Ici et là, juste une aile transparente, intacte, qui ravit le regard de son dessin subtil.

Peu à peu, on les trouve dans les maisons; un vrombissement, le bruit sec, elles sont là, invisibles au bas d'un meuble, sous une poutre, résistant à la traque. Parfois une erreur de pilotage les fait foncer contre un bras, un sein, une jambe, on s'exclame de surprise. Les enfants les attrapent et les alignent au bout de leurs bras tendus avant de les laisser s'envoler par paires, par trios, en escadrilles. Peu à peu, on s'habitue à fermer les fenêtres. Sur la place, sous les arbres dont elles tombent parfois, les tablées s'interrogent sur la différence entre sauterelles, crickets, grillons et cigales. Lesquelles crissent, lesquelles ne chantent pas, on regardera dans le dictionnaire.

Pour combien de temps sont-elles là? Il a beaucoup plu l'hiver dernier et l'île se croyait à l'abri du besoin. Et puis ces dévoreuses sont arrivées silencieusement il y a dix jours, en épargnant la terre ferme et les îles qui l'entourent à quelques kilomètres. Trois jours plus tard, la pâtisserie du village était cambriolée à l'aube, la caisse vidée, une première. Au café, les hommes en ont bien sûr parlé davantage que des sauterelles. Plaies ancestrales et modernes se mêlent dans la fournaise estivale.

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