Télévision

«Rendez-vous en terre inconnue» sur France 2, une émission post-coloniale?

Le programme proposé par Frédéric Lopez cartonne auprès des téléspectateurs et sur les réseaux. Qui y voient en majorité une évasion salutaire et non «une image biaisée des peuples qu’elle visite»

Pour le «19e Rendez-vous en terre inconnue» (RDVETI), c’était Mélanie DouteyEntre Amis» d’Olivier Baroux) qui, les yeux bandés, a pris le bras de Frédéric Lopez ce mardi soir sur France 2 pour s’envoler en direction de l’extrême ouest, qui alterne montagnes et hauts plateaux, de la Mongolie. On a alors appris d’emblée que l’actrice avait de lointaines origines… mongoles. Ce qui a mis du piquant lacrymal dans sa rencontre, par -30°C, avec une famille d’éleveurs nomades des endémiques chameaux de Bactriane, utilisés pour le transport de personnes, de lait, de laine ou de glace, comme on peut le voir dans des extraits vidéo ici.

Dans les faits, ce fut un voyage extraordinaire dans un décor lunaire où, selon le principe de cette émission parfois accusée d’anthropomorphisme à l’occidentale, une «vedette en déconnexion» est mise en présence d’une civilisation à l’écart de la mondialisation, qui se bat pour ses traditions tout en cherchant à assurer un avenir aux nouvelles générations. C’est donc «au pied des montagnes de l’Altaï et face aux premiers sables du désert de Gobi», précise LCI, que Mélanie Doutey s’est rendue pour vivre deux semaines aux côtés de Ngamsuren, Oyuntuya et leurs enfants. De quoi émouvoir les twittos… Emotifs ne pas s’abstenir: les larmes sont garanties sur facture.

Or un texte d’opinion critiquant ledit principe télévisuel – de Lionel Gauthier, devenu depuis docteur en géographie de l’Université de Genève – avait été publié par «Le Temps» il y a plus de six ans. Nous l’avons remis en ligne cette semaine sur notre page Facebook au moment de la diffusion de «RDVETI». Cet article soutenait entre autres que l’émission «humaniste mais pas humanitaire» de Frédéric Lopez apparaissait «comme un programme éthiquement irréprochable» mais dont les «coulisses révèlent toutefois» qu’elle prend les atours d’«un documentaire qui frôle souvent la fiction, qu’elle repose sur une mise en scène, et qu’elle présente une image biaisée des peuples qu’elle visite».

Lire aussi: La télévision perpétue le mythe des «peuples arriérés» (30.08.2010)

Que «RDVETI» soit mis en scène «n’est pas un problème en soi», selon Lionel Gauthier. Non, ce qui lui posait problème, «c’est qu’en tant que documentaire, l’émission bénéficie d’un effet de réel qui invite les téléspectateurs à assimiler à la réalité ce qu’ils voient à l’écran». Pour qu’ils tombent, en quelque sorte, dans ce que l’on appelle «l’illusion référentielle». En résumé, «cette image qu’ils construisent est celle de peuples «primitifs», vivant dans une sorte d’état de nature qui rappelle le mythe du bon sauvage. Ces peuples apparaissent à l’écran comme les derniers témoins d’un monde meilleur en train de disparaître.»

«Pourquoi chercher une épine là où il n’y en a pas?»

Bien. Mais sur la page FB du «Temps», A. L., qui dit avoir vu l’émission de cette semaine, répond qu'«au-delà des contraintes dues au fait qu’il s’agit avant tout d’une émission de divertissement et qu’un choix des images est forcément opéré», elle a «l’impression qu’il y a chaque fois une volonté sincère de rencontre entre des êtres humains, avec beaucoup de respect et d’humilité». De son côté, N. C., qui est plus remontée, se demande pourquoi il n’est plus possible de «laisser son esprit vagabonder», «de faire découvrir à des gens qui ne voyagent pas d’autres régions du monde et d’autres modes de vie». Et de conclure: «Pourquoi chercher une épine là où il n’y en a pas… Incroyable masturbation inutile!!!»

On a «le souffle coupé»

La très grande majorité des commentaires d’internautes va dans le même sens, tout comme planent de bonheur les auteurs de dithyrambes qui envahissent le site web de l’émission, son compte Twitter – @RDVETI, où l’on a «le souffle coupé» – et sa page Facebook, où B. B. écrit: «C’était magique comme chaque fois, […] ce concept est formidable, merci merci merci.» Sans oublier le hashtag #RDVETI, qui cartonne aussi sur Twitter:

Seuls deux correspondants du «Temps», cependant, partagent le texte d’opinion publié en 2010. S. A. K. «trouve finalement le ton de ces émissions condescendant voire humiliant». En fait, dit-elle, «c’est une nouvelle forme de «colonialisme», empreinte de bons sentiments, et tout cela dans le but de faire de l’audience». Quant à G. R., il attaque directement Lopez en jugeant drôle la manière dont l’animateur essaie «de nous tirer une larme sur l’autel (justifié, justifiable et compréhensible) de la destruction de certaines traditions de ces peuples honorables alors même qu’il nazifie leurs équivalents européens à chacune de ses apparitions médiatiques».

Le téléspectateur n’est «pas niais»

Alors, se fait-on duper avec «RDVETI»? C. M. défend le téléspectateur en écrivant qu’il «n’est pas niais: nous regardons un divertissement, qui est évidemment scénarisé, afin d’en tirer des images spectaculaires et des scènes émotionnantes». C’est le principe de base, selon lui, de la télévision. Et S. D., interpelle directement l’auteur en lui demandant: «Qu’est-ce qu’un peuple NON arriéré? Un peuple qui vit dans le stress, les nouvelles technologies, déjeune entre smartphone et corn flakes en se demandant où se produira le prochain attentat?»

On le voit: le débat est chaud. Il rappelle «vaguement» les polémiques actuelles qui opposent les élites au peuple. Les théories au spectacle. L’intellectualisme aux grandes émotions, aux gens simples, à la déification de la terre, à ce «nulle part» où les humains vivent heureux et solidaires. En travailleurs acharnés, souvent, mais jamais en victimes du travail.

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