On l’appelait Patron, non parce qu’il imposait un format standard, certainement pas la version capitaliste, encore moins par l’ambition de sainteté. C’était tout simplement une évidence, dès les premiers jours. Au sein d’un Département fédéral des affaires étrangères où les ego se disputaient la lumière des spots, René Felber rappela sans tarder que le costume ministériel était sien, que les parements à rayures, à l’image du tigre, relevaient de son privilège. Sous la moustache en bataille, dans l’œil de doge du socialiste neuchâtelois, la combativité tranquille ne trompait pas: ici, on décide!


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Pourtant, sens du devoir, austérité du verbe et clarté des idées n’estompaient jamais le besoin de dialogue ou de consensus. Il était l’incarnation même de ce modeste, que chante Georges Brassens avec une tendre ironie: celui qui sait la force de ne pas se mettre en valeur par le paraître, mais par les convictions. Savoir expliquer, persuader, ne pas renoncer quand soufflent les vents contraires, René Felber en savait quelque chose. On ne devient pas membre de ce collège qu’est le Conseil fédéral sans avoir avalé quelques couleuvres comme minoritaire, politique et linguistique.

D’emblée, Felber mettra l’Europe au cœur du travail de son dicastère. Europe communautaire certes, mais aussi de la Conférence sur la sécurité et la coopération où son mentor Pierre Graber avait engagé la Suisse à Helsinki. On sait les fortunes diverses de ces efforts au fil des ans. Si la Suisse s’est refusée à l’EEE, elle cherche toujours la quadrature d’un cercle élargi à 27, à la quête d’un graal que René Felber et ses collègues du Conseil fédéral lui avaient proposé. Seule la maladie lui aura fait poser les armes.

La CSCE, elle, a donné vie à une organisation où la Suisse a su tirer son épingle du jeu, Felber s’étant investi pour qu’elle réponde à des valeurs chères à la Suisse, telle la protection des minorités. Dès la chute du mur de Berlin, il dégagea les moyens nécessaires pour soutenir la transition au centre et à l’est de l’Europe. Rétif à toute déclaration péremptoire, il préféra l’action concrète, gagnant des bonnes volontés durables parmi ces chancelleries. Cela jusqu’à Moscou en plein hiver 1990-91!

«Faire de l’ONU» sans y être

S’appuyant sur une neutralité revisitée, René Felber allait créer un précédent, engageant nos bérets bleus en Namibie. Il fallait «faire de l’ONU» sans y être, belle marque de pragmatisme. Ainsi a-t-on pu accueillir à Genève l’Assemblée générale, les Accords de paix sur l’Afghanistan, le dernier round avant la guerre du Golfe. Et surtout, s’associer aux sanctions de l’ONU contre l’Irak. Ces sanctions que la Suisse disait ne pouvoir appliquer contre l’apartheid, Felber trouva moyen d’y remédier, usant de fins stratagèmes pour garder le renom de la Suisse!

René Felber se révélera dans les relations avec ses interlocuteurs: son style dépouillé suscitera l’amitié du Saxon Genscher, l’attention du Texan Baker, la curiosité du Géorgien Chevardnadze, la concertation avec les neutres, même les grâces du sphinx Mitterrand. Capter l’attention d’une Mme Thatcher ou obtenir le respect d’un Nelson Mandela, voilà qui n’était pas à la portée de tous. Sa complicité avec Jean-Pascal Delamuraz devint, elle, proverbiale.

Chez René Felber, engagé, élégant, fidèle à ses proches, à ses amis et à ses propos, la parole supposée d’argent a toujours valu son pesant d’or. C’est son scribe et interprète, trop ému par le silence sidéral de son ancien patron, qui vous l’affirme.


* Auteur d’«Un patron pour toutes les saisons, avec René Felber aux Affaires étrangères, chronique itinéraire (1988-1991)», Ed. de l’Aire, juin 2020.

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