Après une première série de débats consacrés à la justice internationale, et une deuxième aux addictions, Joan Tilouine et Paul Deutschmann, tous deux journalistes pour Africa Intelligence, ont donné la parole à des écrivains, chercheurs, diplomates, entrepreneurs, militants en prise directe avec le continent africain. Ils et elles y sont né·es, y vivent, l’observent, le changent.

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C’était le 4 novembre 2016 à Lagos, Nigeria. Je suis assise dans ma voiture, en route pour la soirée d’ouverture d’ART X Lagos, et je suis coincée. C’est un embouteillage total. Lagos, notoirement connue pour son trafic, est figée comme je ne l’ai jamais vu. Je regarde par la fenêtre le nombre de voitures qui se dirigent vers le Civic Centre, notre site pour le week-end, et je n’en crois pas mes yeux. Je vois des gens traverser à pied le pont Falomo dans de superbes tenues et des chaussures à talons hauts, se faufilant entre les voitures en traversant la voie rapide. Ils sont animés par leur excitation et leur désir de voir la foire d’art que mon équipe et moi-même avons passé l’année précédente à créer, et j’ai une conscience aiguë, même à ce moment-là, que nous sommes en train de vivre quelque chose de magique.

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Flash-back en mai 2015, à Venise, Italie. J’ai assisté à des scènes similaires lors de la 56e Biennale de Venise, organisée par le défunt commissaire nigérian Okwui Enwezor – le premier commissaire d’origine africaine en 120 ans d’histoire de la Biennale. Ici, il n’y avait pas de vendeurs à la sauvette et à la place de la mer de voitures, il y avait une flottille de bateaux et de gondoles. Je suis restée dans les couloirs, observant non seulement l’exposition, mais aussi le monde entier en train de découvrir les histoires de mon univers, à travers les œuvres d’artistes africains tels que Wangechi Mutu, Emeka Ogboh, Karo Akpokiere, Ibrahim Mahama, El Anatsui – des artistes que je connaissais personnellement ou que j’allais connaître. Intitulée All the World’s Futures, l’exposition d’Enwezor était la plus politique de la Biennale de Venise depuis longtemps. J’ai vu les œuvres de ces artistes déclencher la réflexion du public, pénétrer son esprit et forger ses impressions sur mon continent et ses habitants.

Les étapes d’une vie, dans l’Eurostar

J’ai toujours cru au pouvoir de la culture et des arts pour transformer la perception d’une société. Après Venise, j’ai donc commencé à imaginer ce qui pourrait se produire si ces moments de découverte de l’Afrique pouvaient avoir lieu sur le sol africain, le spectateur curieux pourrait voir, sentir et ressentir la vie quotidienne des artistes, tout en découvrant leurs œuvres. La compréhension de notre culture et de notre société s’en trouverait renforcée. Même pour nous, au Nigeria, privés de grands espaces artistiques publics et de festivals comme c’était le cas à l’époque, quel effet pouvait avoir ces rencontres pour notre appréciation de notre identité? Je ne le savais pas à l’époque, mais ces pensées, ces questions, allaient bientôt devenir mon obsession et cette obsession, ma vocation.

Nous sommes à l’été 2022 et j’écris cet article dans l’Eurostar à destination de Paris, en repensant à ces moments fondamentaux de ma carrière – l’étincelle de démarrage à la Biennale de Venise, l’ouverture triomphale d’ART X Lagos dix-huit mois plus tard et tout ce qui s’est passé depuis. Aujourd’hui, ma foire d’art, ART X Lagos, est devenue la plus dynamique et la plus prestigieuse du continent africain, rassemblant les artistes et les galeries les plus importants et passionnants d’Afrique mais aussi de la diaspora. Au cours des six années écoulées, nous avons collaboré avec les grands de notre continent, de Yinka Shonibare à Njideka Akunyili-Crosby, en passant par Wangechi Mutu, El Anatsui et bien d’autres. Nous avons ravivé la passion pour la collection d’art parmi l’élite africaine; nous avons offert des centaines d’heures d’éducation et de débats via nos programmes de conférences; nous avons lancé la carrière des artistes émergents les plus talentueux d’Afrique grâce à l’Access Bank ART X Prize; nous avons célébré le talent musical et artistique lors de concerts et de performances. Nous avons accueilli plus de 80 000 visiteurs à notre foire et nous avons touché plus de 4 milliards de personnes dans le monde avec notre message répété sur l’excellence africaine.

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Au cours des six années écoulées, le monde a connu un éveil. Les œuvres d’artistes d’origine africaine sont parmi les plus convoitées par les collectionneurs chevronnés du monde entier, et l’excitation sur le continent est palpable. Cela est dû en grande partie à notre travail et à celui de notre communauté, qui comprend des pionniers tels que la foire 1-54, des commissaires d’exposition tels que N’Goné Fall et Bonaventure Soh Bejeng Ndikung ou les regrettés Okwui Enwezor et Bisi Silva, qui ont mené des projets marquants pendant plusieurs décennies. Cela est aussi dû à des artistes comme Yinka Shonibare, Ibrahim Mahama et Kehinde Wiley, qui ont construit des espaces de développement et des résidences emblématiques pour les artistes du continent; à des fondateurs de maisons de vente aux enchères comme Kavita Chellaram; à des bienfaiteurs de musées comme Prince Yemisi Shyllon et bien d’autres encore.

Se considérer comme des acteurs panafricains

Chacun d’entre nous a joué son rôle. Alors que certains travaillent sans relâche pour créer une demande pour notre art dans les capitales culturelles du monde, d’autres sont restés sur le continent, conscients de l’importance de construire des structures de soutien autour d’eux. Aujourd’hui, il n’est pas rare de rencontrer à Lagos un collectionneur d’art qui possède des œuvres d’artistes du Sénégal, du Ghana, de Côte d’Ivoire, d’Éthiopie et d’Afrique du Sud. Il y a dix ans, cela était presque inimaginable. Sans fausse modestie, ce changement est dû à l’influence d’ART X Lagos, qui a mobilisé les collectionneurs de la plus grande économie d’Afrique pour qu’ils se considèrent comme des acteurs panafricains, ralliés par la vision de Lagos en tant que capitale culturelle du continent, pour le continent, et reconnue comme telle au niveau mondial.

Je sais ce que mon équipe et moi-même endurons pour organiser ART X Lagos chaque année – les efforts que nous coûtent les lacunes des systèmes publics du Nigeria. L’embouteillage que nous avons provoqué en 2016 lors de notre ouverture, par exemple, ne s’est plus jamais reproduit. Bien qu’étant une entreprise privée, nous investissons désormais massivement dans des équipes de gestion du trafic, du personnel de sécurité et bien d’autres choses encore, afin de nous assurer que notre foire ne devienne pas un fardeau pour la ville que nous souhaitons améliorer. Nous sommes reconnus à Lagos pour la saison artistique que nous avons construite autour de notre foire et pour les mécènes internationaux ainsi que la presse conviée chaque année à la rencontre de la scène artistique locale. Lorsque la Tate Modern de Londres a visité notre foire et les événements liés avec 30 de ses mécènes en 2019, notre organisation a fourni le soutien logistique en assurant les visas, le transport, le protocole à l’aéroport, les œuvres. Certains pourraient dire que nous jouons le rôle d’office du tourisme non officiel de Lagos.

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C’est beaucoup de travail, mais nous y tenons. Pourquoi? Parce que nous ne dévierons pas de notre mission: que l’Afrique s’affirme comme un acteur puissant de l’industrie artistique mondiale – une industrie évaluée à 60 milliards de dollars par an, une somme dont l’art africain, dit-on, représenterait moins de 1%. Un chiffre surprenant au regard des ventes de plus en plus importantes réalisées par les artistes africains – mais quand les maisons de vente aux enchères et les artistes concernés sont domiciliés en dehors du continent, à quelle région du monde ces transactions sont-elles finalement attribuées? N’oublions pas que l’Afrique a été pendant des décennies la source d’inspiration d’artistes comme Picasso, Matisse, Derain, et même les stars contemporaines comme Damien Hirst. Cela ne crée-t-il pas une valeur significative?

Ce qui se passe à Lagos ne reste pas à Lagos

Nous sommes aussi engagés corps et âme dans la construction de Lagos en tant qu'une des capitales culturelles de l’Afrique, encouragés par les progrès considérables réalisés en six ans. Lagos est déjà la capitale africaine de la musique avec notamment l’Afropop, de la mode et du cinéma. Au cours des six dernières années, nous avons positionné la mégalopole comme un hub continental de l’art contemporain, dont l’Afrique entière bénéficie pour ses artistes. Car ce qui se passe à Lagos ne reste pas à Lagos – cela se répercute sur tout le continent et dans le monde entier. L’Afrique du Sud est souvent considérée comme la concurrente culturelle du Nigeria. Eh bien, lorsqu’une galerie prestigieuse de Johannesburg, qui a aussi une antenne au Cap et à Londres, a annoncé sa participation à ART X Lagos, elle a été bombardée de demandes de la part de ses artistes, tous désireux de voir leurs œuvres exposées dans notre mégalopole.

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Il se passe quelque chose sur le continent, et nous y adhérons pleinement. Ce qui se passe dans l’art se passe aussi dans la mode, le cinéma, la musique – tous les secteurs de l’industrie créative dans lesquels ma société a des intérêts. Je siège au conseil d’administration d’un certain nombre d’entreprises de mode et j’ai été le témoin direct du même genre de conversations.

La clé d’un nouveau monde

En Afrique, nous sommes de plus en plus conscients du fait que, surtout dans le monde de la culture, nous sommes plus forts lorsque nous sommes unis, que nos scènes culturelles respectives à Lagos, Dakar, le Cap et Marrakech font partie d’un réseau en devenir à partir duquel nos artistes et nos auteurs peuvent être projetés sur la scène mondiale.

Nous construisons chez nous, en veillant à ce que le travail de nos créateurs atteigne les recoins de nos pays et le monde en général, exerçant son influence profonde sur les publics qu’il rencontre. Grâce à ce réseau, qui comprend bien davantage d’individus et d’organisations que ceux énumérés et qui bénéficie du soutien d’institutions d’importance mondiale prêtes à réparer des siècles d’injustices à l’encontre de l’Afrique et de ses peuples, cela devient rapidement une réalité.

Il est clair qu’ensemble nous pouvons développer le mécénat pour nos artistes, au niveau local et international, et faire en sorte qu’ils soient assurés d’un soutien pour les générations à venir. Ensemble, nous pouvons faire en sorte que le monde de l’art africain devienne une partie importante de l’industrie mondiale, et tirer parti du pouvoir de nos œuvres d’art pour remodeler notre façon de penser, influencer notre façon d’agir, et attirer les étrangers sur notre continent pour qu’ils nous rencontrent sur un pied d’égalité. C’est déjà en partie le cas, et l’autonomisation de l’Afrique qui en résulte est la clé d’un nouveau monde, un monde beaucoup plus équitable. C’est pourquoi nous saisissons l’occasion et tout le potentiel et les promesses qu’elle offre, nous amplifions l’élan et, ce faisant, nous contribuons à façonner notre propre histoire.

Après la London School of Economics et l’Insead, Tokini Peterside-Schwebig, femme d’affaires et entrepreneuse nigériane, a notamment dirigé le marketing de Moët-Hennessy au Nigeria avant de fonder la foire ART X Lagos dont elle est la directrice générale.

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