Sous le titre «Mieux que l’adhésion à l’UE», la directrice romande d’economiesuisse préconise un rapprochement entre la Suisse et la Chine et d’autres «puissances en devenir» (l’Inde, le Brésil, la Russie) plutôt qu’entre la Suisse et l’Europe. Elle évoque, pour la Suisse, la nécessité de faire ainsi valoir, voire de renforcer encore, ses avantages compétitifs face à la concurrence d’autres pays industrialisés, notamment européens, dont elle énumère les faiblesses.

Curieuse vision du monde! Car si, effectivement, la concurrence continue à marquer l’économie mondiale, elle ne dresse plus vraiment une économie nationale contre toutes les autres, mais elle place, à un degré beaucoup plus marqué aujourd’hui que dans le passé, des continents face aux autres. C’est donc l’Europe en tant qu’entité économique intégrée et acteur politique de premier plan qui doit à la fois faire face à la concurrence de la Chine ou de l’Inde, mais aussi s’en rapprocher, pénétrer ces vastes marchés, chercher la coopération. Pourquoi emprunter cette voie européenne? Simplement parce que la Suisse partage avec ses voisins européens non seulement des valeurs fondamentales telles que la démocratie et l’Etat de droit, mais aussi les défis et les facteurs concurrentiels les plus importants des temps présents: recherche et innovation, approvisionnement en énergie et en matières premières, adaptations aux contraintes écologiques, mobilité des personnes, des investissements et des services, normes techniques et de santé, fonctionnement des marchés financiers, infrastructures des transports et des télécommunications, déséquilibres régionaux, etc. Sur tous ces plans, importants, nous réussirons ou nous échouerons ensemble.

Or, partager d’importants facteurs concurrentiels – avantages, mais aussi désavantages –, cela exige aussi que nous développions, avec les autres pays européens, des politiques communes et des techniques d’intégration cohérentes pour y faire face. Cet effort paraît indispensable si nous voulons, nous les Européens, que nos économies maintiennent une place honorable sur les marchés mondiaux de demain. Ensemble, nous serons aussi à même de développer d’authentiques relations de partenariat avec les principaux pays et régions extra-européens.

La Suisse, grâce à ses accords bilatéraux, a noué des liens utiles avec l’Union européenne, construit des passerelles, ouvert des vases communicants; mais cette technique contractuelle est une technique fragile et, surtout, satellisante; voilà le problème de notre politique européenne. La Suisse fait partie de l’Europe économique (et géographique, culturelle ou sociétale, bien sûr), qu’elle le veuille ou non; mais elle refuse de participer à la réflexion, à la prise de décision et à la gestion politique de cet espace, à l’intérieur comme à l’extérieur. A moyen et à long terme, l’auto-satellisation ne peut pas être une politique digne de notre démocratie.

Faire miroiter une alternative, consistant en un «rapprochement» avec des puissances lointaines comme la Chine ou l’Inde, relève de la pure fantaisie! Ne confondons pas la promotion commerciale avec la construction de notre avenir, chez nous. Si une «carte chinoise» doit être jouée, que nos techniciens, nos vendeurs et nos investisseurs se précipitent en Extrême-Orient; mais cette démarche ne répondra jamais aux défis existentiels, incontournables, politiques, que la Suisse rencontre en Europe.

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