Invalidité. Le médecin pense «infirmité» et identifie la fonction lésée. «Sa jambe droite est paralysée.» Questions: cette personne peut-elle exercer son métier de vendeur? Puis: peut-elle exercer un autre métier? Enfin: quelle est sa capacité de gagner son pain? L'AI concerne la capacité de gains. Non pas l'infirmité en tant que telle, mais ses conséquences financières. De la médecine, nous passons à la protection sociale. Deux débats différents.

Restons dans le débat médical. La capacité de gagner sa vie? Nombre de facteurs entrent en ligne de compte. La nature de l'infirmité, visible sur le plan physique, impalpable sur le plan psychique. La motivation, les soutiens familiaux, la volonté des employeurs, la présence d'alternatives et, surtout, les conditions du marché du travail. En préconisant une rente AI, le médecin se sent ambigu. Il sert le patient en l'aidant à s'assurer des ressources financières, ce qui est capital. Mais il le dessert en l'excluant du monde du travail, ce qui, pour beaucoup, est lourd de sens.

On parle peu de celles et ceux qui refusent d'être «mis à l'AI» parce qu'ils se sentent humiliés. Ces cas sont un défi pour les médecins qui s'évertuent à proposer des aménagements au travail, à exiger des mesures de réadaptation. Hélas! Les praticiens combatifs se lassent vite, l'octroi d'une rente étant tellement plus facile. Silence, on paye.

Pour les administrations ou les entreprises, l'AI est devenue au fil des ans une issue. Envoyer quelqu'un à l'AI est un moyen simple de court-circuiter le chômage. En cas de difficultés avec un ou une employé(e), l'évocation d'une dépression ou d'un trouble du caractère ouvre la voie à la rente, ce qui évite de licencier. Certains médecins critiquent ces dérives, d'autres y adhèrent, au nom de la justice sociale.

Qu'en est-il des malades dits «psychiques», au centre de ce débat vu l'explosion des rentes dans ce domaine? Il faut savoir que le «malade psychique» souffre de vivre avec lui-même et surtout de vivre avec les autres, auxquels il demande trop ou pas assez. Il confond «relation humaine» avec «affection» ou «envahissement». Au travail, il est le premier à sentir le vent tourner, les conflits se durcir, la haine circuler.

L'atelier, le bureau, le chantier sont des creusets pour la santé mentale. Il serait contradictoire de promouvoir des types de management faisant fi de la composante humaine et, en même temps, de se plaindre du nombre d'AI «psychiques» qui reflète les conditions actuelles dans le monde du travail.

La vie en commun, dans le milieu professionnel, est une performance. Que de d'espoirs, que de désillusions! Que de gratifications, que de couleuvres à avaler. Lorsque la balance est négative, cela se paye sur le plan psychique. La dépression, ce fléau, est souvent liée à un vécu de duperie, à un constat d'échec, à une perte de statut social. En envisageant un recours à l'AI, le psychiatre redoute de «caser» dans une rente une personne fragile sur le plan psychique, plutôt que de l'aider à affronter les vices du système, voire à les combattre, ce qui, à l'évidence, est plus facile à dire qu'à faire.

La 5e révision de l'AI insiste sur la réinsertion rapide. Tout le monde sait qu'un arrêt de travail de longue durée, quelle qu'en soit la cause, est de très mauvais augure. Elle lutte contre cette humiliation qu'est l'exclusion du monde du travail. Elle interpelle les employeurs sur leur humanité. Elle soutient le corps médical qui veut travailler avec les ressources de l'individu, avec son potentiel encore intact malgré l'infirmité, sachant que le statut d'invalide se porte à vie. Si la rente est un droit, elle est parfois une croix.

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