Entre l’affaire Leonarda, les salariés bretons de l’agroalimentaire en colère et les basses attaques contre la garde des Sceaux, Christiane Taubira, c’est «une parenthèse enchantée», pour L’Est républicain. Car «il est fini le temps où, tous les ans, un poilu s’appuyant sur sa canne se faufilait jusqu’au tableau noir pour raconter à des élèves sagement assis, la boue, le bruit des canons et les copains qui tombent».

Non: cent ans après, «il faut redonner sens à la commémoration». François Hollande, qui poursuit ces jours-ci sa descente aux enfers en battant les records d’impopularité de Jacques Chirac (Les Echos), a donc lancé jeudi les cérémonies du centenaire de la Première Guerre mondiale et le 70e anniversaire de la Libération.

«Faire bloc»

Lors de son discours à l’Elysée, le président a invité son pays à «faire bloc» pour gagner les batailles économiques comme hier les batailles militaires. Mais il est peu probable que cela «suffise à sortir le «soldat Hollande» du bourbier des sondages», assène La Montagne. Car «comment passer d’un imaginaire collectif enchanteur à la réalité de nos incessantes déchirures»? Ce, au moment où le président est «en fâcheuse posture» et que «certaines personnalités de l’opposition le pressent en lui demandant de dissoudre l’Assemblée nationale», fait remarquer le site Atlantico. Ce qui revient à le pousser au suicide politique.

Il «en appelle à l’histoire pour apaiser les doutes», se moque dans la foulée Le Figaro, dans un compte rendu au vitriol de l’opération: «A quoi ressemble un palais assiégé? Et le président qui l’occupe? Il ne lui reste plus que la mémoire et l’histoire pour espérer rebondir» et à «apparaître comme coincé dans la bulle élyséenne, délivrant un discours […] éloigné des préoccupations des Français, à mille lieues de leur colère et de leur ressentiment croissant à l’égard du pouvoir. Ce piège, François Hollande l’a évité en sautant à pieds joints dedans.» Mais à l’issue de cette intervention solennelle, «il aura pourtant trouvé un soutien inattendu, celui du patron de l’UMP, Jean-François Copé, convié pour l’occasion et qui a loué un «très beau discours.»

De Gaulle, les Justes…

Extraits, signalés entre autres par La Croix. «Commémorer, a-t-il dit, c’est saisir la force des générations qui nous ont précédés afin d’en faire des leçons de vie pour les suivantes.» Bon, classique. Plus original: «C’est parler la langue des anonymes.» Ajoutant que «c’est évoquer le courage du poilu qui rencontre l’effroi au fond de sa tranchée, vanter l’audace du Français libre qui rejoint de Gaulle en juin 1940, souligner l’héroïsme discret du résistant qui rallie l’armée des ombres, saluer la dignité du Juste qui cache un Juif au péril de sa vie».

Sur ces derniers points, on s’étonne d’ailleurs, en termes que l’on voudrait moins injurieux que ceux du très violent Média libre, «le réseau indépendant des patriotes francophones», consterné de cette confusion entre deux guerres: «On ne sait plus s’il faut en rire ou en pleurer.» Car au-delà de son «affligeant bilan» «se pose dorénavant la question de la compétence même de François Hollande, voire de sa santé mentale». Peut-être faudrait-il lui rappeler «que la monstrueuse Première Guerre mondiale a existé, que les millions de Français blessés et tués à cette occasion, ont existé, que la France a existé avant la Shoah».

A la loupe

De toute manière, «quoi de plus fédérateur», en fin de compte, «que la mémoire collective?» relevait d’ailleurs Libération il y a quelques jours déjà. Le président «est féru d’histoire». «Entre intérêt personnel non feint et storytelling officiel obligé, le voile se lève donc petit à petit» sur son rapport au passé. «[…] Comme à Oradour-sur-Glane en septembre où, sur fond de crise syrienne, il fait la «promesse d’honorer partout et toujours, les principes qui sont bafoués par les bourreaux d’hier mais aussi d’aujourd’hui.»

Et de poursuivre sur le ton de la récupération: «Lancé par la droite et donc forcément suspect, encarafé pendant des mois à Matignon, le sujet centenaire revient […] sur les radars présidentiels. […] Le 7 novembre, les mots du président – sur lesquels il a travaillé tout le week-end dernier entre deux consultations sur l’écotaxe – et ceux qui rythmeront l’année du centenaire» sont ainsi «pesés au trébuchet et regardés à la loupe».

«Opposants» n’égale pas «poilus»

Un ministre anonyme en conclut: «C’est vrai que pour parler à la France de la France, l’histoire c’est quand même moins aride que la croissance.» D’autant que «toutes les familles de France ont été touchées par la Première Guerre mondiale. Elles ont pleuré leurs morts, aidé leurs grands blessés et mutilés, souffert collectivement et elles ont à cœur que le sacrifice de leurs aïeux soit dignement célébré par la République debout et unie», lit-on sur le blog du rédacteur en chef de L’Union-L’Ardennais, le passionné d’histoire Hervé Chabaud.

Reste que les éditorialistes de la presse régionale ont trouvé hier le chef de l’Etat «dans son rôle», mais avouent «avoir du mal» à croire «le soldat Hollande». «Le président de la République s’est élevé bien au-dessus des clivages partisans», reconnaît par exemple La Voix du Nord. «Mais rappeler l’histoire avec un grand H pour répondre aux inquiétudes du présent ne va pas miraculeusement apaiser le climat politique et social dans la France de 2014», prévient-elle. Il ne faut pas être naïf, le mot d’ordre de mobilisation «ne fera pas de ses opposants des «poilus» dévoués! […] Il ne faut pas en attendre plus que de brefs armistices dans une année 2014 jalonnée aussi de batailles électorales sans merci…»

La guerre de 2013/2014

Hollande a simplement «fait le job», juge La République des Pyrénées. Mais elle relève «qu’à de très rares exceptions historiques, aucun discours n’a jamais infléchi durablement une situation politique». La guerre de 2013/2014 est, elle, «économique et c’est évidemment en fonction des victoires ou des défaites sur ce front-là que le général Hollande sera jugé», estiment Les Dernières Nouvelles d’Alsace. En faisant fleurir, comme beaucoup, les métaphores puisées dans la soldatesque.

Sud-Ouest renchérit en écrivant que «la capacité des Français d’alors à se relever de l’horrible carnage est une invitation, non pas à relativiser les difficultés présentes qui apportent aussi leur lot de souffrances, mais à rendre espoir au pays». A ce stade, ce n’est qu’«une incantation»: «A elle seule, la mémoire des héros de Verdun, de la Somme ou du Chemin des Dames ne suffira pas. Elle doit s’accompagner d’un nouveau contrat entre les dirigeants et les citoyens. […] Sinon, il est à craindre que les Français les plus exposés sur le front de la guerre économique, les oubliés, les sans-grade, ne se sentent dans la peau de ces poilus révoltés contre l’absurdité des combats et qui se mutinèrent contre leurs généraux.»

«La guerre pour avoir la paix»

La conclusion? On la laissera à la synthèse d’Ouest-France: «Au fond, François Hollande a peut-être prononcé hier son discours le plus fondamental. Mais il ne marquera son quinquennat que si cette consensualité, au point de citer Nicolas Sarkozy, trouve une traduction dans la vie de ceux – majoritaires – qui, disent les sociologues, sont entrés dans une résignation rageuse.» Car en effet, lorsqu’un président recourt «à la guerre pour avoir la paix» – selon la formule de L’Alsace –, le public peut faire mieux, lui, que commémorer dans la rage.

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