En Europe, 700 000 personnes vivent dans la rue. La pauvreté, les failles des systèmes de Sécurité sociale, le manque de logements à prix abordables et les fluctuations du marché de l’emploi expliquent notamment cette situation. Avoir un toit est la condition préalable pour construire le présent et se projeter dans l’avenir. Ces phénomènes d’exclusion se traduisent non seulement par un manque de ressources mais aussi par une marginalisation sociale et culturelle, qui n’épargnent malheureusement pas notre pays. Malgré un PIB par habitant·e de plus de 81 000 francs, qui classe la Suisse parmi les Etats les plus riches du monde, près de 670 000 personnes, soit 8,2% de nos concitoyen·ne·s vivent aujourd’hui dans une situation de pauvreté.

Ethique de l’action sociale

Selon l’Office fédéral de la statistique, il n’existe pas de chiffres officiels concernant le sans-abrisme en Suisse, ni de définitions ou de critères sur lesquels se reposer pour quantifier cette partie de la population. Ces personnes étant extrêmement précarisées, et distantes des institutions, les estimations restent souvent en-deçà de la réalité. Selon les milieux associatifs genevois concernés, on compterait – avant le covid – entre 400 et 1000 personnes sans abri à Genève.

Avec la crise sanitaire, des milliers de personnes précaires, jusqu’alors peu visibles du grand public, se sont retrouvées du jour au lendemain sans emploi, sans avoir de quoi se nourrir, payer leur loyer ou se soigner. Des femmes, des hommes et des enfants ont dû se résigner à recourir aux colis alimentaires fournis par les associations. Les grands centres urbains de notre pays sont en première ligne, en particulier la ville de Genève qui a accueilli jusqu’à 3500 personnes par semaine, lors des distributions aux Vernets qui ont fait la une de la presse dans le monde entier.

Investir dans les politiques de prévention et d’inclusion sociale coûte moins cher, humainement et financièrement, à la collectivité que la gestion de l’urgence sociale

Mon engagement repose sur une éthique de l’action sociale qui donne la priorité aux politiques de prévention. Nombre d’études démontrent en effet que pour 1 franc investi dans l’accompagnement social, 2 francs sont économisés dans les frais de santé, de logement et de sécurité liés à la prise en charge des bénéficiaires*. Autrement dit, investir dans les politiques de prévention et d’inclusion sociale coûte moins cher, humainement et financièrement, à la collectivité que la gestion de l’urgence sociale. C’est ici que les principes de justice sociale, de dignité humaine et de solidarité rejoignent les calculs de certains. Force est de constater qu’actuellement nos interventions sont de nature palliative pour répondre aux besoins vitaux.

Non-recours aux prestations

Les droits fondamentaux doivent être remis au cœur de l’urgence sociale. Pour ce faire, nous devons instaurer des collaborations pragmatiques et efficaces de manière transversale pour lutter contre le non-recours aux prestations. Confédération, canton et communes doivent collaborer avec les associations partenaires pour questionner les dispositifs actuels, déployer des moyens, élaborer des solutions innovantes afin d’améliorer la prise en charge des femmes et des hommes en situation de vulnérabilité.

L’article 12 de la Constitution fédérale fixe les principes généraux de l’aide aux personnes en situation de détresse. Il demeure cependant essentiel que les cantons et les communes fondent leur action sociale sur un cadre législatif contraignant, clarifiant les compétences, les rôles et les responsabilités de chacun. Sans obligations précises, notamment en termes financiers, les moyens alloués à l’accueil d’urgence risquent de fluctuer selon les sensibilités politiques du moment. Il est temps d’envisager une prise en charge pérenne des personnes, favorisant leur réinsertion dans la société. Il en va de notre dignité à toutes et tous.


*John van Leerdam, «Analysing Costs and Benefits of Homelessness Policies in the Netherlands: Lessons for Europe» (2011)

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