Opinions

Comment répondre aux organisations juives?

Par Eric Hoesli

C'est le moment de garder la tête froide. Car les jours et les semaines qui viennent vont mettre à rude épreuve la patience et la bonne foi des Suisses dans l'affaire des fonds en déshérence.

Dans la presse américaine, les attaques les plus grossières se succèdent. Après le rapport du Centre Simon Wiesenthal condamnant «l'attitude pro-nazie» de la société suisse durant la guerre, des hebdomadaires réputés sérieux n'ont plus de mots assez durs pour qualifier le comportement des Helvètes: «cupides profiteurs, blanchisseurs, receleurs, voleurs, pillards et menteurs» lit-on ainsi à notre propos sous la plume du président et directeur général du magazine US News & World Report. Notez bien la progression: il ne manque guère que le qualificatif d'assassins, mais cela viendra, on peut déjà en être assuré.

Car ces volées de reproches et de calomnies ne tombent pas par hasard. Elles font partie intégrante de l'arsenal déployé à l'occasion des négociations en cours à New York entre grandes banques et organisations juives. La courbe d'intensité de l'insulte suit fidèlement celle de la tension. Or ni l'une ni l'autre n'ont encore atteint leur paroxysme.

Dans ce contexte délicat, des dangers de nature fort différente guettent la Suisse.

Le premier serait de céder à la tentation de l'indignation, de monter sur nos grands chevaux et de répliquer vertement. D'invoquer par exemple le massacre des Indiens, l'attitude des Etats-Unis face aux immigrants juifs au début de la guerre et autres arguments de ce genre. Ce serait se tromper de bataille. La joute qui se déroule actuellement à New York n'a plus pour finalité le rétablissement de la vérité ou de la justice historique. Il s'agit d'un marchandage. Et comme lors d'une discussion entre compagnies d'assurance après une tragédie, il n'est plus fait beaucoup de place aux sentiments des victimes. C'est le temps du cynisme. On parle d'argent et de délais: le montant devra se situer entre 500 et 1500 millions de dollars. Et personne ne sait encore vraiment après combien de ruptures, de menaces et de rebondissements, les parties tomberont finalement d'accord. En pareilles circonstances, il n'est qu'une seule attitude possible: la fermeté. C'est le parti logiquement choisi par les banques. C'est aussi la tactique de la BNS et du Conseil fédéral qui ne veulent pas se laisser entraîner dans la spirale des revendications pécuniaires. Et l'on ne peut sur ce point que leur donner raison.

Mais il faut se garder d'un second péril, plus insidieux. Dans cette affaire, et malgré toutes les provocations, la Suisse ne peut pas donner l'impression de nier ses torts. Notre responsabilité morale est engagée. Nous en entendrons le pénible rappel lors de la publication des études des historiens consacrées à l'antisémitisme et à notre politique d'asile durant les années de plomb. La confrontation avec ces visages, avec ces destins de refoulés à nos frontières est encore devant nous. Elle sera douloureuse, et invite le Conseil fédéral à préparer un geste symbolique, digne, sincère et fort, de reconnaissance et de contrition.

Les assauts de mauvaise foi que nous subissons n'entament en rien notre responsabilité passée. Si ceux qui nous critiquent quittent de plus en plus souvent le terrain de la morale, c'est une raison de plus pour la Suisse de s'y cramponner fermement.

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