L’éveil des peuples arabes a enthousiasmé les défenseurs des libertés. Les victoires des islamistes désormais les inquiètent. Les résultats du premier exercice électoral sans trucage de l’histoire égyptienne indiquent une large victoire du courant islamiste. Elle était prévisible. Mais son ampleur et l’irruption des salafistes sont une surprise. Si ces résultats ­devaient se confirmer, les islamistes contrôleraient deux tiers des sièges du parlement et seraient bien placés pour modifier la Constitution en fonction de leurs priorités. Celles des intégristes salafistes sont dangereuses. La place qu’ils réservent aux femmes et aux minorités religieuses et la suprématie qu’ils accordent aux textes sacrés sur le droit les excluent du champ démocratique.

Dans les capitales occidentales, le malaise est perceptible. Il l’est tout autant dans le camp laïc et progressiste égyptien dont le poids est à peine équivalent à celui des salafistes. Ce scrutin, comme en Tunisie et au Maroc, n’en est pas moins le reflet des aspirations de la société égyptienne actuelle. Ne pas le respecter, comme ce fut le cas autrefois en Algérie, serait périlleux. Les comparaisons avec le précédent iranien et le modèle saoudien dont s’inspirent les salafistes ne doivent pas être prises à la légère. Le risque d’un scénario iranien, une théocratie dirigée par un clergé chiite, paraît pourtant peu probable dans le monde arabe sunnite. De même, l’exemple du wahhabisme saoudien, dont l’influence est indéniable, ne peut être exagéré dans des sociétés à l’histoire et aux mœurs très différentes du désert de la péninsule Arabique.

D’autres parallèles sont possibles. En soutenant les forces religieuses conservatrices, les Egyptiens ont exprimé leur désir d’un retour à l’ordre qui n’est plus celui des militaires. Ce vote n’est pas sans rappeler celui des Français de 1848. Après les journées révolutionnaires du printemps, la première consultation d’un peuple encore largement rural déboucha sur le plébiscite de Louis-Napoléon Bonaparte, le candidat de l’ordre. Les Egyptiens, comme les Français autrefois, veulent retourner au travail, sans quoi l’économie du pays pourrait sombrer.

A présent, le principal défi est celui d’un socle républicain qui associe les forces islamistes modérées et la gauche laïque. La Tunisie, une fois de plus, montre le chemin. L’espoir reste de voir émerger dans cette région des partis musulmans capables de s’intégrer à un cadre démocratique comme l’ont démontré les exemples turc ou indonésien. La participation des salafistes au pouvoir exigera par contre une clarification de leur discours. «Nous ne pouvons pas parler de démocratie puis en contester les conséquences. Mais ceux qui ont été élus doivent comprendre qu’ils doivent vivre avec leur siècle», a expliqué Amr Moussa, ex-secrétaire général de la Ligue arabe et candidat à la présidence égyptienne.

Ceux qui se sont enthousiasmés avec la jeunesse arabe à la chute des dictatures n’étaient pas des naïfs. Les Ben Ali, Moubarak et Kadhafi ne feront pas forcément place à un «hiver islamiste» prophétisé par les tenants d’un discours alarmiste. Plutôt que d’ostraciser les nouveaux pouvoirs arabes en gestation qui ne ressemblent pas assez à l’idée que l’on se fait de la démocratie laïque, le réalisme ne devrait-il pas nous inciter à créer plus de ponts avec ce monde-là? ö Page 3