Un récent article signé par un membre du Collège des Humanités de l’EPFL dans les pages du Temps [François Meynard, 16 septembre 2009], basé sur un article paru dans une obscure revue de physique, illustre la nouvelle approche utilisée par les détracteurs de la thèse du réchauffement. Ce n’est plus l’attaque frontale des sceptiques du climat du passé, mais une approche qui utilise – parfois hors contexte – des articles, citations, reportages d’experts de tout ordre. Ces attaques sont adoucies par des conclusions de type «mais il faudra de toute façon aborder la question de l’utilisation de l’énergie fossile», sur des bases essentiellement économiques mais, curieusement, peu humanistes… Cette approche cherche à ridiculiser la composante scientifique d’une problématique complexe, tout en englobant ses conclusions dans un discours d’apparence raisonnable et rationnel. Pourtant, ces critiques ont un côté «combat d’arrière-garde»: aujourd’hui, la plupart des acteurs économiques intègrent la question climatique dans leur politique. Le problème de ce discours subtilement négationniste est que, à quelques semaines de la Conférence sur le climat de Copenhague, cela peut encore servir ceux qui aiment utiliser ces controverses d’un nouveau genre pour ne pas prendre les décisions qui s’imposent.

Permettez-moi (en tant que physicien et membre du GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat]) de revenir sur quelques-uns des reproches implicites de l’article du 16 septembre.

1. Le problème du consensus des rapports du GIEC: S’il est vrai que le rapport de synthèse destiné aux décideurs politiques («Summary for Policymakers») est adopté par consensus, c’est moins la volonté des scientifiques que celle des gouvernements, pour qui chaque mot doit être pesé pour que le texte soit acceptable par le plus grand nombre de pays, aux intérêts souvent très divergents. Les documents scientifiques reflètent la littérature scientifique qui alimente les rapports du GIEC. Mais aucun décideur politique ne les lit, car ils sont très longs et trop techniques.

2. La controverse scientifique: Il est inévitable, voire même sain, que la science soit toujours remise en question. Cela permet aux scientifiques d’améliorer leurs méthodes et connaissances. Le «sceptique du climat» souvent cité car travaillant au prestigieux MIT, Richard Lindzen, est plus nuancé que ne le laissent entendre ceux qui l’instrumentalisent: il ne dit pas que l’humain n’est pas capable d’influencer le climat, il dit que les modèles climatiques n’ont pas nécessairement pris en compte tous les processus climatiques, leurs résultats étant de ce fait sujets à incertitudes. Les scientifiques ne contestent pas cela; d’ailleurs, une faiblesse démontrée des modèles est qu’ils ont sous-estimé le réchauffement observé actuellement… Cependant, l’état actuel de nos connaissances permet d’affirmer que l’effet de serre est déjà aujourd’hui l’élément dominant dans l’évolution climatique récente. Tenir compte d’autres processus de deuxième ordre affinerait certes les prévisions des modèles, mais ne modifierait guère cette conclusion.

3. L’alarmisme des scientifiques pour qui le ciel va nous tomber sur la tête: La plupart de mes collègues physiciens-climatologues sont des scientifiques qui travaillent de manière rigoureuse, se basant sur des lois de la physique éprouvées. Les rapports du GIEC véhiculent certes un message d’urgence mais non pas catastrophiste. L’alarmisme est plutôt la construction des médias, car il est plus intéressant de véhiculer un message spectaculaire que d’évoquer les limites d’incertitudes inhérentes à toute étude scientifique. Peu de chercheurs souhaitent se mettre sous les feux des médias, mais il est essentiel que des problèmes importants soient rendus publics, et quelques scientifiques ont heureusement le don de vulgarisation, permettant de rendre accessibles au plus grand nombre des problématiques complexes. La rétention d’information serait au contraire irresponsable de la part de mes collègues. Est-ce faire preuve d’alarmisme que d’alerter l’opinion et les décideurs sur une problématique pouvant provoquer de graves difficultés dans de nombreux domaines environnementaux, sociaux et économiques?

4. La tentative de découpler le lien entre le CO2 et la physique: Cet aspect de l’article du 16 septembre 2009 est fort curieux: on peut démontrer tant par l’expérimentation que par la théorie que des gaz comme le dioxyde de carbone ou le méthane contribuent au réchauffement atmosphérique par l’absorption et la diffusion de l’énergie infrarouge émise par la Terre. On peut certes se poser la question de savoir si l’augmentation du CO2, qui reste en quantité faible dans l’air, est capable de modifier aussi profondément et rapidement le climat. Une réponse à cette question est fournie par la reconstruction des climats anciens, sur la base des forages effectués dans les glaces du Groenland et de l’Antarctique. Ces archives climatiques nous révèlent une succession de périodes de grandes glaciations et de périodes interglaciaires comme celle que nous vivons actuellement. On sait également, grâce aux travaux du physicien serbe Milankovitch, que ces passages d’ères glaciaires et interglaciaires sont associés aux instabilités des paramètres astronomiques de notre planète.

Or, ces paramètres à eux seuls n’expliquent pas la rapide sortie d’un âge glaciaire et la fonte de calottes de glace sur l’Amérique du Nord ou l’Europe en l’espace de quelques siècles, alors qu’elles ont mis des millénaires à se former. La configuration astronomique favorable à un climat plus chaud donne le premier assaut aux glaces continentales qui commencent à fondre. La végétation commence alors à envahir les territoires libres de glace, contribuant ainsi à recycler plus de carbone dans l’atmosphère. L’effet de serre augmente et donne un coup d’accélérateur au réchauffement. L’augmentation de CO2 dans l’atmosphère entre la période glaciaire (environ 0,015% du volume de l’atmosphère) et interglaciaire (0,028%) est du même ordre que l’augmentation mesurée depuis 1900. L’augmentation d’une quantité même faible d’un gaz à effet de serre peut donc effectivement provoquer un réchauffement du climat… Affirmer que le «réchauffement climatique anthropique sort du champ de la physique» est absurde, ou alors on est en train de réécrire les fondements des lois de la physique du rayonnement établies par Max Planck, Boltzmann, Wien, ou Kirchoff au XIXe siècle, lois qui n’ont jusqu’ici jamais été remises en cause par l’observation.

Il serait grand temps de réfléchir sérieusement à ces questions d’ordre planétaire, non pas dans un quelconque esprit de fin du monde mais pour nous prémunir des risques environnementaux et socio-économiques du changement climatique. Ces réflexions demandent une approche interdisciplinaire, en réunissant les spécialistes de nombreux domaines des sciences naturelles, économiques, sociales, technologiques et politiques. L’interdisciplinarité ne devrait pas être un concept selon lequel une communauté de chercheurs s’approprie le domaine de l’autre, comme tente de faire l’auteur de l’article du 16 septembre. Elle se doit d’être le fruit d’une écoute et d’une recherche de dialogue pour comprendre comment fonctionne la discipline de l’autre, avec quelles approches méthodologiques, expérimentales ou théoriques, pour ensuite mettre en commun les connaissances pour la résolution de problèmes complexes.

Malheureusement, à l’attention portée à l’autre, on privilégie trop souvent la course à la performance académique et la concurrence stérile, avec des prises de position souvent infondées et caricaturales, et la recherche d’une médiatisation éphémère. Ce qui est fort dommage, car toute apparence de controverse ne sert que les intérêts de ceux qui souhaitent le blocage d’un processus et un retard dans la mise en œuvre de mesures qui, indépendamment de la question climatique, seront de toute façon nécessaire pour notre avenir: baisse des niveaux de pollution de l’air, des eaux et des sols, sécurité des ressources alimentaires et en eau, sécurité énergétique, durabilité des ressources planétaires, équité sociale et économique entre peuples…

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