Nouvelles frontières

Parce que tout est politique en Chine, l’attribution du Prix Nobel de littérature au romancier Mo Yan ne pouvait pas ne pas déclencher aussitôt un début de polémique. L’auteur de Beaux seins, belles fesses est-il le chantre génial de la belle tradition paysanne chinoise, comme l’a aussitôt proclamé Pékin, ou est-il un simple laquais du régime, retranché dans son mutisme, comme l’ont affirmé des opposants au parti unique?

Précisons que ce débat n’a rien à voir avec la littérature – quiconque a lu Mo Yan salue son talent et son style qualifié de «réalisme hallucinatoire» par le jury suédois. Le problème tient à ce qu’il dit ou ne dit pas, en tant que personnage public, sur sa relation pour le moins complexe avec le Parti communiste. Parce que la Chine demeure une dictature, un écrivain, s’il réussit, est placé devant cette alternative: passer pour un collabo ou s’inscrire dans la dissidence. Jusqu’ici, Mo Yan avait su habilement esquiver ce choix en se retranchant derrière son pseudonyme: «Celui qui ne parle pas». Avec le Prix Nobel, ce n’est plus possible.

Dès l’annonce de sa nomination, jeudi, le Quotidien du peuple a ouvert une page spéciale sur son site internet, comme il le fait pour des événements liés au Parti communiste – même fond rouge, même graphisme, même typographie en lettres dorées – la médaille d’Alfred Nobel remplaçant simplement le marteau et la faucille. Li Changchun, le chef de la propagande du PCC, a salué un écrivain qui colle à la «réalité», à la «vie», aux «masses», et dont la gloire rejaillit sur toute la nation chinoise. Piégé, Mo Yan?

Au même moment, Ai Weiwei, Wei Jingsheng, Yu Jie, et d’autres figures moins connues de la dissidence raillaient ce choix du Comité Nobel destiné, selon eux, à faire oublier l’attribution du Prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo, qui avait déclenché la colère de Pékin deux ans plus tôt. La réaction officielle chinoise semble leur donner raison, même si le prix de littérature est décidé à Stockholm et celui de la paix à Oslo. Mais pourquoi s’emportent-ils, au juste?

Mo Yan a longtemps été un écrivain salarié de l’Armée populaire de libération, fonction qu’il n’a quittée qu’en 1997 pour se mettre à son compte. Il n’a, en revanche, jamais rendu sa carte du parti. Il est, par ailleurs, vice-président de la très officielle Association des écrivains chinois. Lorsque Pékin décide de boycotter le Salon du livre de Francfort, dont la Chine était l’hôte d’honneur, en raison de la présence d’écrivains dissidents, Mo Yan se plie à cet ordre. Lorsque Liu Xiaobo est condamné à onze ans de prison, il ne joint pas sa voix aux protestations. Plus récemment, il a prêté sa calligraphie aux célébrations du 70e anniversaire d’un fameux discours de Mao Tsé-toung, dans lequel le despote reléguait les arts au rang d’instruments au service de la politique du parti.

Tout cela est vrai. Mais ont-ils lu Mo Yan? Car s’il parle peu, Mo Yan écrit des choses qui n’ont pas grand-chose à voir avec ce que le parti tente aujourd’hui de faire croire. Beaux seins, belles fesses, par exemple, est peut-être l’une des critiques les plus acerbes qui soit du régime, la terreur communiste, telle que décrite dans ce roman-fleuve, surpassant largement celle du Kuoumintang et même de l’occupant japonais. Ce livre «résume mon point de vue politique», m’expliquait Mo Yan en 2004. Le Parti communiste? Il n’y croit plus depuis le massacre des étudiants en 1989. «Mais quitter le parti est une chose très compliquée. Cela ferait des vagues. On en parlerait», se justifiait-il. Et au vu de son histoire personnelle, celle d’un enfant broyé par la Révolution culturelle, je le comprenais. Mo Yan est un homme tiraillé par ses contradictions – comme la plupart des Chinois de sa génération. C’est en cela qu’il est représentatif de tout un peuple. Il n’est pas dans la posture de la rupture, ni dans celle d’incarner une quelconque «conscience» de la Chine. C’est un grand écrivain, mais un homme ordinaire, avec ses lâchetés.

Son prix lui imposait toutefois de sortir de son silence, sans quoi il se faisait complice de sa récupération par le régime. C’est ce qu’il a fait vendredi en appelant à la libération de Liu Xiaobo. Ces quelques mots confirment que le jury suédois ne s’est pas trompé.

Mo Yan n’est pas dans la posture de la rupture, ni dans celle d’incarner la «conscience»de la Chine. Et alors?