Charivari

Le repos, un privilège social? Oui, mais…

OPINION. La semaine dernière, notre chroniqueuse invitait le lecteur à décrocher du stress ambiant. Tout le monde n’a pas cette chance, lui a-t-on rétorqué. Et pourtant… insiste-t-elle

«J’ai découpé votre article et l’ai glissé dans mon porte-monnaie. Ainsi, chaque fois que je l’ouvre, je pense à me reposer. Merci.» La semaine dernière, j’ai été spécialement touchée par l’e-mail de cette lectrice qui s’est tellement retrouvée dans mon invitation à décrocher du stress qu’elle en a gardé la version papier près d'elle, pour ne pas oublier ce geste quotidien qui donne des ailes.

De fait, cette aspirante à la quiétude n’est pas isolée. La chronique a plu, elle a connu son petit succès. Un engouement qui n’est pas lié à la qualité du billet, mais à son sujet. Notre société est si fatiguée, si saturée d’obligations et d’informations que tout appel à lever le pied est plébiscité.

Manège infernal

Oui, mais voilà, observe un lecteur avisé, «c’est plus facile à dire qu’à faire». «Quand le manège s’emballe, en descendre équivaut à se fracasser à terre!» sourit-il tristement. C’est vrai. Certaines personnes connaissent une telle surenchère de responsabilités – des parents âgés à assister, des enfants en grosse difficulté, des conjoints malades à soigner, des pensions alimentaires à payer, de la famille à l’étranger qu’il faut financer, etc. – qu’ils n’arrivent pas à trouver le temps de «souffler vraiment», comme je le conseille à la fin de mon billet.

C’est aussi une affaire de classe sociale, rappelle Didier Eribon dans Retour à Reims, un essai dont la magnifique version théâtrale signée Thomas Ostermeier a été présentée à Vidy-Lausanne le week-end dernier et y revient à la fin du mois de mai. Evoquant les cadences ouvrières auxquelles ses deux parents de souche populaire ont été soumis durant les Trente Glorieuses, évoquant aussi l’immigration érigée plus tard en bouc émissaire, l’essayiste parle à raison de corps blessés et de misère programmée.

Des perles de silence

Tout cela ne saurait être nié. Pour avoir conscience de sa liberté, il faut pouvoir se «penser», se «considérer» comme un individu à part entière et non comme le rouage anonyme d’une vaste machine. Je le comprends. Mais j’ai de la peine à l’accepter. Je continue à espérer que chaque être, quels que soient sa culture, sa classe sociale, son passé ou sa réalité du moment, puisse accéder à cette estime de soi où il dit non, ça suffit, je ne veux plus m’agiter en tous sens et avaler n’importe quoi. Je ne veux plus être gavé comme une oie.

C’est sans doute utopique, mais je crois vraiment que, comme Epicure qui tirait son bonheur d'une vie simple, chaque humain peut trouver en lui des perles de silence et, bien sûr, des perles de joie, pour résister au brouhaha.


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Osez vous reposer!

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