La prestation de serment est très certainement, pour tout nouveau conseiller fédéral, un moment unique, chargé d’émotion, et probablement révélateur de l’identité profonde. S’il était élu, Urs Schwaller garderait-il en cet instant assez de lucidité pour prononcer «je le promets» plutôt que «ich schwöre es»?

C’est une interrogation qui avait cours mercredi dans les pas perdus du Conseil national. Elle était peut-être motivée par le fait que le Fribourgeois s’était exprimé mardi en allemand durant la plus grande partie de son audition par le groupe parlementaire des Verts. Une attitude qui n’a rien que de très normal s’il s’agit de répondre à des questions formulées en allemand, mais qui fait tout de même problème pour un candidat au Conseil fédéral ambitionnant d’y représenter la Suisse romande. A l’inverse, si Urs Schwaller avait répondu en français à ses interlocuteurs alémaniques, cela n’aurait pas eu l’air très naturel.

De nombreuses spéculations courent également sur la façon dont pourrait être réglée la question de la représentativité romande ou latine lors des prochaines vacances au Conseil fédéral, si Urs Schwaller était élu le 16 septembre. La question est même posée de quel parti serait appelé à céder un siège alémanique aux Romands, ce qui montre bien que la situation d’Urs Schwaller à cet égard n’est pas claire. Ces spéculations sont encore encouragées, notons-le, par la prise de conscience quasi générale que les jours de Hans-Rudolf Merz au gouvernement sont désormais comptés, en tout cas pour la fin de l’année.

Tout cela témoigne du fait que la question linguistique est très loin d’être évacuée, malgré le soutien sans faille des démocrates-chrétiens à leur candidat au Conseil fédéral. Si elle ne passionne pas l’homme de la rue, on est surpris de constater à quel point elle est présente dans les milieux politiques et économiques extérieurs au sérail de la politique fédérale. Il ne faudrait donc pas en sous-estimer l’importance, dont l’appréciation peut être faussée par le fait que la polémique ne flambe pas, mais qu’elle couve sous la braise.

Le PDC a bien évidemment jeté l’interdit sur toute allusion à une problématique qui est de nature à affaiblir son champion, avec d’autant plus d’insistance que celui-ci est le seul à pouvoir relever le défi de la reconquête d’un deuxième siège au Conseil fédéral. Ceux qui, au sein des autres formations politiques, soutiennent Urs Schwaller pour diverses raisons en font de même. A contrario, la question linguistique est logiquement instrumentalisée par les libéraux-radicaux pour combattre les visées des démocrates-chrétiens. On doit convenir que ce n’est pas le contexte le plus serein pour en débattre.

Urs Schwaller lui-même paraît vivre assez mal ce questionnement qui obère sa candidature et le considère comme injuste, lorsqu’il plaide qu’il a quelque chose de profondément suisse, puisqu’il est capable de s’exprimer parfaitement dans l’une et l’autre langue. En tant qu’Alémanique minoritaire dans un canton bilingue, n’est-il pas, argumente-t-il, parfaitement à même de comprendre la situation et les problèmes de la minorité latine au niveau national? Ce n’est pas si simple.

Urs Schwaller s’insurge lorsqu’on lui demande dans quelle langue il rêve. Il ne s’agit pas tant de rêver que de penser et il y a sans doute, à l’arrière-plan de cette polémique, une certaine confusion entre bilinguisme et biculturalisme. Ce qui importe, dans la représentation équitable des minorités au Conseil fédéral, c’est à la fois plus et moins, c’est aussi autre chose que la pratique et la compréhension d’une langue, donc de l’autre. C’est plus, encore, que la seule satisfaction d’une forme d’ego cantonal. C’est la possibilité d’incarner et de traduire, à l’exécutif fédéral, les composantes multiples et combinatoires d’une identité, c’est-à-dire une sensibilité, une vision du monde, une approche de l’Etat, de la responsabilité individuelle et du sens de la famille, une expérience de l’histoire. Une remarque en forme de boutade, mais tout de même révélatrice, court dans les couloirs de la Berne fédérale. Sachant le peu de cas que les Genevois, qui comparent volontiers la longueur de la frontière qui les sépare de la France à celle qui les «sépare de la Suisse», font généralement du reste du pays, on se demande si, avec une Genevoise et un Singinois au Conseil fédéral, la sensibilité, l’identité de la Suisse romande, dans sa complexité et sa profondeur, serait vraiment représentée au Conseil fédéral.

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