Le respect de la diversité culturelle, un défi aussi colossal que le climat

Le sommet sur le climat prévu à la fin de l’année 2015 à Paris est une étape essentielle dans la prise de conscience de l’importance de l’écologie pour le monde de demain. Quel progrès en cinquante ans, quand on voit le mépris et l’indifférence à l’égard des «lanceurs d’alertes scientifiques» d’il y a un demi-siècle, tous des farfelus et des idéalistes…

Mais il y a au moins aussi grave que l’écologie, de nouveau révélé par la tuerie de Charlie Hebdo , c’est le défi de la paix dans un univers multiculturel.

Le problème? Comment supporter l’autre dans un monde ouvert, interactif, où les techniques des communications révèlent les extrêmes différences politiques, religieuses, culturelles? La mondialisation des techniques de communication ne rend pas le monde plus tolérant, mais risque, au contraire, d’accroître les incommunications. Tout simplement parce qu’avec la «transparence», les différences sont beaucoup plus visibles que les ressemblances. Comment tolérer l’autre si différent, et souvent perçu comme menaçant? La réalité technologique du village global ne suffit pas à créer une communauté humaine. La haine et l’exclusion fleurissent très bien au bout des réseaux. Le problème politique de ce début du XXIe siècle? Admettre l’extrême diversité culturelle du monde, engager une réflexion et une action politique pour reconnaître cette diversité et organiser la cohabitation culturelle entre les peuples et les cultures. Ce que j’appelle la troisième mondialisation, après la création de l’ONU pour la politique et la globalisation économique. Admettre l’enjeu essentiel de la cohabitation culturelle pour la paix et la guerre. Pour cela, s’appuyer sur l’anniversaire, en 2015, des dix ans de la signature de la Convention pour le respect de la diversité culturelle en 2005 à l’Unesco. Texte essentiel, oublié de tous, et pourtant ratifié aujourd’hui par plus de cent trente Etats. Une étape décisive dans cette prise de conscience de la diversité culturelle comme enjeu politique du XXIe siècle, mais laissé en jachère depuis dix ans par tous les Etats.

Pourquoi ce demi-silence depuis dix ans? Parce que reconnaître la diversité culturelle, et organiser la cohabitation entre les peuples et les Etats que tout sépare, est sans doute la question politique la plus complexe qui soit. Personne ne supporte facilement l’autre, surtout quand les différences et les antagonismes n’ont jamais été aussi visibles… Seule la volonté politique, comme pour le climat, où pour la réduction des inégalités pourra, par les débats, et les actes, organiser progressivement la cohabitation culturelle sans laquelle il n’y aura pas de paix. Aujourd’hui, c’est la religion qui est au cœur des conflits, mais après ce seront les langues, les mémoires, les frontières, les visions politiques… Tout est culture et cela, depuis toujours. Encore plus aujourd’hui. Les hommes sont pour cela prêts à se battre et à mourir. On le voit.

Pourquoi tant d’attirance, alors, pour l’écologie et tant d’indifférence à l’égard de la diversité culturelle? Parce qu’il est plus facile de respecter la diversité de la nature et du règne animal, que la diversité des cultures. La nature et les animaux ne parlent pas. Ou si peu. Les hommes, oui. Et constamment. A quoi servirait une planète enfin respectueuse de la diversité de la nature si, simultanément, les hommes, par leurs guerres culturelles, la détruise allègrement? C’est pourquoi il ne faut surtout pas choisir entre écologie et respect de la diversité culturelle mais avancer des deux pas, simultanément. Pour l’instant, l’enjeu politique de la diversité culturelle est largement sous-évalué, même si la plupart des conflits politiques depuis une génération ont le plus souvent une origine culturelle, accentuée par les inégalités économiques et sociales. C’est la culture au sens large qu’il faut prendre en compte ici, autant les œuvres, que les modes de vies et les civilisations.

Il n’est pas trop tard. Valoriser les dix ans de la déclaration sur la diversité culturelle de l’Unesco. La simplifier et définir un calendrier d’actions. La populariser. L’afficher comme priorité, avec l’éducation, au sein de la communauté internationale de l’ONU. Faire le bilan de ce qui a été déjà entrepris, réussi, raté, oublié. Et en faire une des conditions de toute éducation civique.

Toutes les sociétés sont multiculturelles et le seront de plus en plus. Ce n’est pas une faiblesse, mais une force. Et l’Europe, particulièrement, le sait. Pionnière pour la signature de cette déclaration, elle pourrait l’être pour la relance de la réflexion et de l’action. D’autant que la Grande-Bretagne, l’Allemagne, et la France sont multiculturelles depuis longtemps. Seul le populisme rampant et le rejet de l’autre, depuis une vingtaine d’années, expliquent hélas que la droite et la gauche n’aient pas valorisé la réalité multiculturelle des pays. La diversité culturelle est en fait indépassable.

Reconnaître le caractère multiculturel de nos sociétés est une obligation démocratique. Construire la cohabitation culturelle un objectif politique. Bref, sortir des sociétés à deux ou trois vitesses, où les ghettos deviennent d’autant plus insupportables, et sources de conflits qu’aujourd’hui, chacun voit et sait tout. L’extrême droite affirme sans cesse: «Les sociétés multiculturelles sont multiconflictuelles.» C’est faux. C’est l’inverse. C’est en reconnaissant le caractère multiculturel de nos sociétés, et du monde, que l’on reconnaît la légitimité des identités culturelles et que l’on organise la paix. Dans un monde ouvert, les identités ne sont pas un handicap, mais une nécessité, à condition d’organiser leur cohabitation, et de ne pas les transformer en machine de guerre contre l’autre.

Hier, les identités culturelles étaient souvent symboles de fermetures, aujourd’hui, au contraire, liées à la démocratie, elles sont une condition essentielle pour vivre ensemble dans un monde ouvert. La diversité culturelle, constitue, donc encore plus que l’écologie, la nouvelle frontière, et peut être le premier défi pour la paix et la guerre de ce début du XXIe siècle.

Directeur de recherche au CNRS,et directeur de la revue «Hermès» (CNRS Editions)

Aujourd’hui, c’est la religion qui est au cœur des conflits, mais après ce seront les langues, les mémoires, les frontières, les visions

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