La propagande organisée hors sol par un président qui suit une inquiétante dérive autoritaire dans son pays a suscité la controverse en Allemagne et aux Pays-Bas. Le débat s’invite désormais en Suisse. Ce n’est pas un hasard. Selon un rapport de l’administration fédérale datant de 2010, la Suisse compte une diaspora turque d’environ 120’000 personnes. Or la participation des Turcs de l’étranger va peser sur le scrutin du 16 avril. Elle pourrait même s’avérer déterminante.

Lire aussi: L'embarrassante visite d'un ministre turc en Suisse

Dès lors, comment réagir? Doit-on accepter une telle propagande sur notre sol? Le Conseil fédéral a tranché sur le fond. Il juge que la venue du ministre turc des affaires étrangères dimanche ne représente pas une telle menace pour l’ordre public qu’il faille l’interdire. Naïf? Plutôt cohérent. Le gouvernement confirme la voie empruntée par le conseiller fédéral Didier Burkhalter face à la Turquie ces derniers mois: réaffirmer les valeurs helvétiques tout en maintenant et en approfondissant le dialogue. La Suisse reconnaît la délicate situation turque notamment en matière sécuritaire. Elle offre ses bons offices sur la question chypriote. Mais elle rappelle aussi l’importance des droits fondamentaux.

Respecter notre Etat de droit apparaît aujourd’hui comme la meilleure réponse à amener à un président qui emprisonne à tour de bras ses supposés opposants politiques. La liberté d’expression est garantie en Suisse. Toute manifestation prévue dans l’espace public peut toutefois être annulée pour des raisons sécuritaires. Il appartient au propriétaire d’un espace privé de faire la même pesée d’intérêts lorsqu’il abrite un meeting politique. La Suisse doit appliquer ces règles sans tenir compte des réactions et des provocations du président Erdogan.

Au Conseil fédéral de se montrer désormais tout aussi conséquent dans deux domaines: celui de la protection des ressortissants turcs en Suisse, dont les opinions sont surveillées sur les réseaux sociaux, susceptibles d’être utilisées contre des membres de leurs familles restées au pays. Et dans le domaine de l’asile. Depuis la tentative de putsch en Turquie en juillet 2016, plus de 400 citoyens turcs ont déposé une demande de protection en Suisse. Ankara, à n’en pas douter, n’hésitera pas à qualifier certains de ces requérants d’asile – ses opposants politiques – de terroristes et à faire pression en conséquence sur Berne.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.