OPINION

Qui est responsable des déviances pédophiles: Mai 68 ou l’Eglise?

OPINION. Le pape émérite Benoît XVI a publié un long article sur le scandale des abus sexuels au sein de l’Eglise. Un texte qui stupéfie le théologien Jean-Marie Brandt

Benoît XVI, du lointain de sa retraite et de ses 92 ans, livre en avril 2019 une thèse à son habitude brillante, limpide, humainement déconnectée: L’Eglise et le scandale des abus sexuels. Sa production théologique aura été jusqu’ici celle d’un théologien savant, humble et honnête, à la parole fluide, pour qui l’aggiornamento de Vatican II tenait davantage du renouveau dans la continuité que de la rupture. Il s’est opposé à la théologie de la libération, mais clairement dans la ligne anticommuniste de Jean Paul II.

Comme préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (les gardiens du dogme), ses prises de position sur la pédophilie ou la question de l’homosexualité ont passé pour innovantes, responsables et courageuses. Si on a dit qu’il aurait pu avoir été l’objet de manipulations de la part d’une curie dogmatique et traditionaliste, on lui reconnaît la sagesse et le courage d’avoir démissionné avant d’être dépassé. En bref, ses positions, plus ouvertes que progressistes, sa parole plus intellectuelle que pastorale, auront été celles d’un «honnête homme» et d’un théologien hors pair.

Révolution des mœurs

C’est pourquoi ses propos parus il y a quelques jours stupéfient. Au point de se demander s’il n’est pas, à son âge, victime de nouvelles manipulations de la part de cette curie romaine rigide, dont le pape François avait traité les représentants de «sépulcres blanchis» (pour commencer une apostrophe nettement plus nourrie). Benoît XVI en effet invoque, comme pour excuser les déviances sexuelles de l’Eglise, des facteurs de responsabilité externes à l’Eglise.

D’abord, Mai 68 et la révolution des mœurs, en particulier, selon lui, «l’autorisation», puis la «légitimation», de la pédophilie. Puis, le Concile Vatican II qui, à la recherche d’une «nouvelle compréhension de la Révélation», a remplacé la théologie morale naturelle catholique et ses absolus par une théologie morale biblique relative et donc permissive: «il n’y avait plus dès lors que des jugements de valeur relative. Il n’y avait plus le bien [absolu], mais seulement le relativement meilleur, en fonction du moment et des circonstances». Porté par cet élan, le voilà enfin qui pratique une digression saugrenue pour faire apparaître une homosexualité devenue «clanique» dans les séminaires.

Un monde où «Dieu est mort»

Son argumentation est la suivante. Dieu est Amour. Il invite l’homme à pratiquer un «entrer» (à l’infinitif) dans cet Amour. C’est pour Benoît XVI une question de Foi. Comme «nous pourrions dire que le premier don fondamental que nous offre la Foi est la certitude que Dieu existe», c’est parce que nous avons créé un monde où «Dieu est mort», un monde sans Foi, une Eglise où l’Eucharistie est «désacralisée», que l'«entrer» dans l’Amour n’est plus praticable. Or, poursuit-il, la Foi, l'«entrer» dans l’Amour est la seule protection possible contre le Mal. Lequel – en conclusion – existe et est un absolu, soit la pédophilie.

Cette thèse semble incriminer le monde sans Dieu, le monde où le sacré n’a plus court, un monde qui est donc hors l’Eglise catholique, pour lui faire porter la responsabilité du désastre de la pédophilie dans l’Eglise, et aussi (quoique pas clairement condamnée dans ce texte) l’homosexualité «clanique» dans les séminaires ecclésiastiques». A preuve, la belle métaphore invoquée du filet de pêche qui remonte des profondeurs le bon et le mauvais poisson.

Ce filet, cette Eglise en seraient-ils pour autant contaminés? Non! Devrait-on les mettre en question, les changer, en changer? Non, bien sûr, s’agissant du filet! Et l’Eglise? Pas davantage, semble conclure le pape émérite, car, par cette intervention, on ferait de l’Eglise sacrée une Eglise humaine, trop humaine, et ainsi aurait-on achevé l’entreprise de désacralisation de l’Eglise catholique entreprise depuis Mai 68 et Vatican II. Le pape émérite se serait-il fait manipuler par les contempteurs du pape François (la curie romaine?). L’Eglise est responsable, bien sûr, et elle l’assume avec courage. Ce n’est pas le moment de se tromper de coupable.


A propos de Benoît XVI

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