L’avis de l’expert

Les ressorts de la sociologie du durcissement envers les criminels étrangers

L’adhésion au principe du renvoi des criminels étrangers exprime une colère qui se nourrit de l’apparente impunité dont bénéficient les auteurs de diverses infractions parfois d’une gravité assez relative. C’est une conception largement partagée de la justice qui est profondément heurtée

L’initiative déposée par l’UDC sur «le renvoi des étrangers criminels» semble bénéficier dans l’opinion d’un large soutien, ce qui est source d’inquiétude pour tous ceux qui, outre un souci d’ordre éthique, tiennent à ce que la Suisse respecte ses engagements sur le plan international. Les politiques comme les experts, dans leur très grande majorité, nous répètent que l’initiative pose de tels problèmes juridiques qu’elle serait probablement inapplicable, mais ces mises en garde ne semblent avoir aucun effet sur l’opinion. C’est pour cela que de nombreux intervenants dans ce débat, comme l’ancien conseiller d’Etat vaudois Claude Ruey (LT du 17.11. 2010), bien que plutôt défavorables à ce durcissement, appellent à soutenir le contre-projet du Conseil fédéral pour limiter la casse.

Cette recommandation se justifie si l’on estime que le scénario du rejet des deux textes par le peuple n’a aucune chance. Est-ce bien le cas? Difficile à dire faute de sondages de grande ampleur. Mais on dispose quand même de quelques chiffres qui donnent à réfléchir. Il s’agit notamment d’une enquête réalisée en 2008-2009 auprès de plus de 45 000 jeunes hommes suisses, soit la quasi-totalité des jeunes gens ayant maintenant entre 20 et 22 ans. C’est là, bien sûr, une tranche spécifique de la population, mais elle a été interrogée de manière quasi exhaustive à l’aide d’un questionnaire portant sur les compétences linguistiques et interculturelles, ainsi que sur les attitudes envers l’altérité. Dans le cadre de cette enquête, financée par la Confédération, les jeunes gens interrogés ont été invités, parmi toutes sortes d’autres questions, à déclarer leur degré d’accord avec de nombreuses propositions, dont «les étrangers qui commettent des crimes graves doivent être expulsés». Précisons que le questionnaire, qui s’inscrit dans une recherche scientifique de longue haleine, a été élaboré avant même que l’UDC ne se lance, en juillet 2007, dans la récolte de signatures pour son initiative.

Les chiffres ci-contre montrent que le principe du renvoi pour crimes graves recueille, auprès des jeunes, une très large adhésion, et que cette adhésion dépasse les clivages de région, de sympathies politiques ou de statut socioculturel. Dès lors, l’appel au durcissement n’est sans doute pas qu’une obsession de vieux fachos aigris, ni une revanche de petites gens séduits par les sirènes d’un populisme rebutant, non plus que l’expression d’un défaut d’information attribuable à des niveaux de formation modestes. Le tableau ci-contre, qui se limite à quelques variables emblématiques tirées d’un ensemble de chiffres beaucoup plus important, suffit à en juger.

Bien sûr, ce ne sont là que des chiffres bruts, et de nombreuses analyses restent à faire pour mieux cerner la sociologie du durcissement sur laquelle l’UDC capitalise, compte tenu entre autres du fait que l’item auquel en question mentionne des «crimes graves». Et naturellement, il ne s’agit dans ce tableau que d’hommes dans une tranche d’âge bien définie. Mais comme les données recouvrent la quasi-totalité de cette population, et qu’il s’agit des jeunes qui contribueront à donner corps à la vie politique de demain, on trouve dans ces chiffres confirmation d’un constat qui ne fait guère de doute: on n’a pas affaire ici à une crispation marginale; même chez les jeunes qui se disent proches du Parti socialiste ou des Verts, plus des deux tiers sont en faveur du renvoi. Il s’agit donc bien d’un phénomène de fond qui transcende les clivages économiques, politiques, culturels et sociaux. Alors, que faire?

Premièrement, en tirer les conséquences politiques pour l’immédiat: la seule façon de faire pièce à l’initiative de l’UDC est de soutenir le contre-projet du Conseil fédéral; on peut le regretter, mais il n’y a guère le choix – à moins d’opter délibérément pour la politique du pire, ce qui constitue une option tactique certes possible, mais risquée. Deuxièmement, se poser la question: comment en est-on arrivé là? Sans doute en partie parce que la classe politique, au centre et à gauche, peine toujours à poser, politiquement et sociologiquement, le problème du rapport à l’altérité, notamment «l’Autre» étranger ou immigré – on peut du reste signaler au passage le contraste avec «l’Autre» reconnu comme «Suisse» et membre d’une autre communauté linguistique: car dans ce cas, tout un discours politique a été élaboré, notamment au fil des XIXe et XXe siècles, pour cadrer et gérer ce rapport à l’altérité.

La difficulté à penser le rapport à l’altérité se traduit trop souvent par le recours à des clichés dont les médias ne se sont pas nécessairement affranchis. Par exemple, en octobre dernier, une journaliste de la Radio suisse romande recevait sur les ondes de «La Première» le philosophe français Luc Ferry, ancien ministre de l’Education nationale. Evoquant avec lui diverses expressions de xénophobie, elle faisait allusion aux «peurs» qui habitent le public et qui seraient, selon elle, à la source non seulement de cette initiative mais aussi de diverses formes de repli et de rejet de l’autre. Et c’est là que le philosophe, faisant montre d’une sage distance par rapport à des interprétations un peu hâtives, a rétorqué qu’il ne fallait pas confondre les émotions: il ne s’agit nullement de «peur», corrigeait-il, mais de colère!

De fait, la colère d’une grande partie de l’opinion publique explique sans doute en bonne partie le taux très élevé de oui que pourrait recueillir l’initiative de l’UDC. Cette colère se nourrit d’un sentiment d’impuissance face à des méfaits qui, s’ils sont parfois d’une gravité assez relative sur l’échelle du crime, heurtent profondément une conception largement partagée de la justice. Qu’on le veuille ou non, cette conception accorde une place centrale à deux critères: le refus de l’impunité et l’exigence de réciprocité.

Commençons par le refus d’impunité. L’opinion des juristes appelés à intervenir dans les médias converge sur un point: l’arsenal juridique actuel suffit à sanctionner les crimes, y compris ceux qui sont commis par des ressortissants étrangers, et à prononcer des expulsions; ce qui pèche, c’est le dispositif d’application, en amont comme en aval: forces de police débordées, prisons surchargées, absence d’accords de réadmission avec plusieurs Etats. Quelles que soient les causes, une des conséquences est que, dans la perception du citoyen, justice n’est pas toujours faite, et que le crime est perçu comme trop souvent impuni.

Cette perception d’impunité, dira-t-on, est un problème général qui n’a pas grand-chose à voir avec «l’étranger». Eh bien si – et c’est là qu’intervient la notion de réciprocité. Divers travaux de philosophie politique, qui étudient notamment l’imbrication de l’éthique et du politique, ont montré qu’il existe, dans des sociétés plurielles, une forte attente de réciprocité entre groupes définis par la culture ou la langue: «Si tu veux que je sois correct avec toi, sois correct avec moi et nous pourrons vivre ensemble.» On pourrait du reste dire qu’un des ciments de la Suisse aux quatre langues, c’est la perception que les rapports entre communautés restent peu ou prou cadrés par un principe de réciprocité. Or quand «l’Autre», en l’occurrence l’autre étranger, commet un crime, il fait plus que commettre un crime tel que défini dans un texte de loi: il viole ce principe de réciprocité. Au lieu de se conduire «chez moi» comme je me conduirais «chez lui», il vient abuser de mon accueil. Et là, le citoyen voit rouge; comme le disait Luc Ferry, ce n’est pas que le citoyen a peur: il est furieux, et cette colère s’alimente de l’apparence d’impunité dont bénéficient les auteurs de diverses infractions (pas seulement les étrangers, du reste) et d’un sentiment d’impuissance face à cette situation.

Dès lors, même s’il est parfaitement vrai que, comme le rappelle le criminologue André Kuhn, la criminalité est statistiquement liée à des facteurs autres que l’origine étrangère, et même s’il est également vrai que l’arsenal juridique actuel est adéquat, il ne suffit pas de le rappeler, car cela revient à se cacher derrière son petit doigt. Il ne faut pas s’étonner que les partis de la droite populiste aient une telle facilité à exploiter la colère, et il est urgent que les partis du centre et de gauche, trop appliqués à fragmenter le problème (fût-ce avec des arguments factuellement irréprochables), se dotent des outils qui permettent de compléter leur analyse. C’est en effet indispensable s’ils veulent proposer des réponses telles que les citoyens, dans leur grande majorité, les attendent: non pas des discours qui, malgré eux, font le lit d’initiatives populistes inadmissibles, mais des solutions qui, tout en prenant acte de leurs perceptions, soient conformes à l’éthique et au droit.

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