Il aura fallu quatre jours pour que l’option «donnez pour Notre-Dame» fasse son apparition sur les terminaux de paiement des supermarchés. Et pourtant la mobilisation que l’on aurait souhaitée populaire avait déjà été supplantée par celle des grands mécènes. Les larmes de Stéphane Bern n’avaient pas encore séché que les millions affluaient, mettant à certains égards le gouvernement dans l’embarras. Rapidement les montants promis ont excédé les estimations du coût de la reconstruction. C’est à se demander s’il n’est pas attendu de ce chantier autre chose qu’une simple restauration, fidèle à l’original, à la folie de Viollet-le-Duc, ou à celle de notre époque.

Cette mobilisation porte les insignes de notre époque: l’immédiateté, la démesure et ce qui vient juste après, la disruption. Après avoir fait le plein, l’incendie de Notre-Dame est devenu un sujet saturé, délaissé des médias pour d’autres causes moins consensuelles. S’inscrivant lui aussi dans la précipitation de son époque, Emmanuel Macron n’a pas attendu longtemps pour annoncer un chantier exceptionnel dans des délais hors normes, qualifiés de précipités par la plupart des spécialistes. Prétendre restaurer le monument en cinq ans est un choix qui conditionne les objectifs et le résultat de la restauration. En adoptant un calendrier digne d’un défi entrepreneurial, et surtout en réduisant la participation du peuple au choix «d’arrondir le montant en faveur de Notre-Dame», le gouvernement manque une occasion de laisser la ruine accomplir son travail réparateur sur le corps disloqué de la société.

Un corps en commun

Car ce sur quoi il est question de travailler, avec un tel chantier, n’est autre que le corps de la société. Le grand brûlé, c’est moins le monument au toit calciné, que cette communauté qu’il ne parvenait plus à incarner, et au sein de laquelle, paradoxalement, sa destruction lui aura permis de reprendre place. Les cathédrales monumentales sont des corps collectifs saisis dans la pierre. C’est ainsi qu’elles ont été conçues, entretenues et transformées, et cela pendant des siècles. Si la fureur sacrilège en a ravagé quelques-unes, si leur destruction par «l’ennemi» a rempli le peuple d’indignation patriotique, c’est qu’elles sont censées incarner le corps collectif, dans les diverses formes qu’il prend au fil des siècles: communauté de croyants, peuple en révolte, nation au combat, adhérents Facebook émus. Les Français du XXIe siècle, malgré les milliers de distractions individuelles qui les persécutent, se sont découvert un corps commun.

C’est un peu comme si la destruction du monument avait ouvert une brèche, littéralement vers le ciel, mais surtout vers une dimension symbolique de l’architecture monumentale que l’on croyait disparue dans la rationalité du XXe siècle et la virtualité du XXIe siècle. Béant, le monument laisse entrevoir un temps long, celui de son rôle fédérateur qui défie les époques. Elle pose aussi la question de notre désir de s’inscrire dans la continuité de ce rapport au bâti. L’empressement à terminer les travaux avant le lancement des Jeux olympiques de 2024 revient à souhaiter refermer au plus vite cette brèche, pour ramener le monument à sa condition de non-lieu iconique, inexistant car submergé.

Le désastre aura rappelé à quel point le sacrée se nourrit de la destruction sacrilège, qu’elle soit accidentelle ou rituelle. C’est dans le martyre de la destruction que la vénération trouve son sens. Cela vaut pour les monuments sacrés meurtris comme pour les reliques profanées. N’a-t-on pas disloqué à leur mort les corps des saints et des rois, pour mieux les adorer? Le cœur dans une boîte, le tibia en pèlerinage dans les colonies.

Un chantier qui doit faire sens

La destruction d’une cathédrale ressemble à cet éparpillement rituel. Elle représente ce temps où l’édifice se déconstruit, s’éparpille et se donne à lire. C’est la destruction qui aura montré à quel point la cathédrale est structurée de l’intérieur, faite pour être éprouvée collectivement du dedans, plus que de l’extérieur. Ça a été le cas pendant des siècles, où le tissu dense de la ville médiévale ne permettait de l’apercevoir que de très près. Le parvis et la vue dégagée qu’il rend possible ne sont que l’interprétation haussmannienne du monument. Celle qui le transforme en objet de contemplation lointain.

C’est la destruction qui aura montré à quel point la cathédrale est structurée de l’intérieur, faite pour être éprouvée collectivement du dedans

La destruction pose toute une série de défis à la société, et ce serait une erreur de ne pas laisser la société s’en saisir. Le défi collectif ne se résume pas à la rapidité d’exécution du chantier, ou la restitution de l’image conforme à la carte postale. Ce qu’appelle Notre-Dame, c’est un chantier qui fasse sens. Un chantier long qui va permettre à la société d’y prendre part, non pas en choisissant la couleur du papier peint, mais par un ensemble de mesures et d’actions capables de porter ses valeurs et ses aspirations. Ce qui est attendu, c’est un projet qui engagera la société par sa façon d’être mené et les idées qui seront les siennes. Un projet qui fera rayonner la restauration au-delà de la cathédrale, qui fera jurisprudence pour la ville et non seulement pour le monument.

Cela peut prendre plusieurs formes: celle d’un Grenelle du patrimoine, avec la création d’un lieu d’éducation et de recherche autour de la restauration d’où vont sortir les bâtisseurs d’une nouvelle façon de considérer le bâti ancien. Le Tribunal de grande instance vient d’être vidé. Pourquoi ne pas y installer une grande école des métiers de la pierre et du bois qui ferait de ce chantier le point de départ d’une renaissance? Un lieu pour réinventer l’acte de restaurer en proposant une approche holistique, à la fois archéologique et humaine? Notre-Dame pourrait être le chantier d’où naît une pratique de la restauration moins axée sur la matérialité du bâti et plus sur les processus constructifs en tant que savoir-faire.

Le Japon en exemple

Pourquoi ne pas prendre exemple sur le Japon et reconstruire Notre-Dame comme le font les charpentiers du sanctuaire d’Ise? En mettant l’accent sur la transmission d’un savoir constructif plus que sur l’immuabilité des matériaux d’origine? La reconstruction du monument deviendrait par là même une occasion de mettre en avant le geste afin d’en faire l’objet d’une transmission.

Ce centre des métiers de la restauration pourrait se penser comme un axe ou un réseau, plutôt qu’une nouvelle centralité parisienne, qui concentrerait une fois de plus les ressources et le savoir. Elle serait un moyen de faire rayonner cette restauration vers tous les monuments hexagonaux qui en auraient besoin.

Le commencement pourrait se faire par une invitation à penser conjointement Notre-Dame et un autre monument meurtri: la basilique de Saint-Denis. Entre Saint-Denis et Notre-Dame pourrait se créer un pont, de ressources, de savoirs, d’envies et de destins. L’axe constitué par les deux monuments pourrait inviter à repenser la ville, son tissu, ses cheminements, ses cohésions. Redessiner la ville à partir d’un axe millénaire: un tel projet serait finalement l’occasion inespérée de découvrir une dimension culturelle au projet du Grand Paris. Partir d’un monument calciné, l’adresser à un monument relégué, pour réinventer l’acte de construire, et la façon de faire ville.

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