Elle s'appelle Jasminka, jasmin. Elle n'est pas souriante. Quand je l'ai rencontrée mardi dernier, je l'ai même trouvée très tendue. Elle tenait sur ses genoux sa dernière-née, Helda, 8 mois. Elle ne la regardait pas souvent. Elle regardait surtout droit devant elle, avec l'air de quelqu'un qui a de la peine à penser à autre chose qu'à la vrille qui lui tord les tripes. Helda ne souriait pas davantage, ni Eldin, 3 ans et demi, ni Elma, 6 ans, ni leur papa, Sedmin, 26 ans. Cela faisait longtemps que je n'avais pas vu une famille aussi sérieuse.

Ils étaient venus me dire qu'ils ne voulaient pas rentrer en Bosnie. En 1991, Jasminka vivait dans un village près de Zvornik qui se trouve aujourd'hui en Republika Srpska. Lorsque la guerre a commencé, elle avait treize ans. Elle a été emmenée et séquestrée par les Serbes pendant onze jours. Pour ce qui lui est arrivé pendant ces onze jours, il faudra utiliser votre imagination: elle n'aime pas en parler. Ensuite, elle a eu de la chance. Il y a eu un échange de prisonniers et elle s'est retrouvée à Tuzla.

C'est là qu'elle a fait faux. Elle aurait dû s'enfuir tout de suite, pour bien montrer qu'elle n'avait pas supporté. Au lieu de ça, elle s'est contentée d'un vague rapport de la Croix-Rouge et est restée sur place, c'est fou ce qu'on est léger quand on a treize ans. En 1998, elle a rencontré Sedmin. Ils se sont mariés, se sont installés dans un appartement déserté par ses occupants serbes et ont commencé à faire des enfants, c'est fou ce qu'on est inconscients quand on s'aime.

En 2000, ils ont été chassés de leur appartement: les Serbes étaient revenus. Ils ont décidé de quitter le pays. Ils ont demandé l'asile en Suisse, se sont mis à travailler et ont inscrit Elma à l'école.

Ils avaient encore fait faux: au début, ils n'ont pas invoqué les viols subis par Jasminka, c'est fou les occasions qu'on rate quand on est trop pudique. Aujourd'hui, Jasminka en parle aux psychiatres qui la soignent et leur dossier les mentionne. Leur avocate a déposé un ultime recours contre leur renvoi. Elle cite un rapport publié par le HCR au mois de janvier. On y lit que le cas de Jasminka n'est pas isolé: de nombreux réfugiés internes ont fui la Bosnie plusieurs années après la guerre, quand ils ont dû quitter le logement où ils s'étaient installés. Parce qu'ils ne voulaient pas retourner là où leurs bourreaux tiennent toujours le haut du pavé. C'est très mauvais pour la santé, estime le HCR, et ne devrait être imposé à personne.

Sedmin et Jasminka connaîtront très bientôt l'issue de leur dernier recours. Quatre cents personnes ont signé une pétition pour eux, c'est fou ce qui se signe comme pétitions ces temps. On leur a bien dit de ne pas se faire trop d'idées: le climat en Suisse n'est pas aux bons sentiments. D'après ce qu'on m'a expliqué à Berne, Mesdames et Messieurs, c'est ce que vous voulez.

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