La décision était prise. Pour une fois, j'allais vivre avec mon époque: en 2005, j'allais mettre des limites.

Mais où? Déterminer où placer ses limites n'est pas facile quand on a passé le plus clair de sa vie à tenter de les repousser. Je me suis tournée vers Google. J'ai tapé «mettre des limites». Et obtenu exactement 5350 réponses.

J'aurais pu trouver la première toute seule: avec les mecs. «Comment ne pas faire leurs quatre volontés et dire: «si ça va plus, on se quitte»?» s'interrogeait une internaute qui essayait de se donner du courage en prenant le surnom de Vampirellia.

Les suggestions suivantes ne m'aidaient pas beaucoup non plus: avec les enfants – les miens ont dépassé depuis longtemps l'âge où ils affichaient leurs propres limites sous la forme d'un signe «sens interdit» sur la porte de leur chambre; avec les malades mentaux – je n'en compte pour le moment aucun dans mon entourage immédiat; avec les amis envahissants – je regrette parfois que les miens le soient si peu; avec la télé – je dois faire un effort pour me rappeler de l'allumer à l'heure des infos.

Une page m'a un peu requinquée. J'y ai lu que les chiens nés sous le signe du Lion savaient mettre des limites aux chères têtes blondes de leurs patrons. Je suis Lionne, même si assez peu chienne. Je tenais le bon bout.

J'ai donc passé à plus difficile. La Toile me suggérait aussi de mettre des limites aux agressions sexuelles, à la recherche sur le vivant, au vieillissement des centrales nucléaires, au despotisme patronal, à l'expression publique de mes particularités et à la réalisation de mes fantasmes. On me donnait en somme le choix entre deux attitudes. Projeter: m'en prendre aux fous dangereux, aux chercheurs fous, aux réacteurs incontrôlés et aux réactionnaires hypercontrôlants. Ou prendre sur moi, au risque de déprimer sec. Rien de bien nouveau mais je commençais à comprendre.

La lumière est venue d'un article dans lequel Richard Perle et David Frum, deux idéologues républicains, accusaient l'ONU de mettre des limites à la capacité de défense des Etats-Unis. Je n'ai pas cherché si les sauvageons et les enfants tyrans avaient des sites où ils s'élevaient contre les manœuvres des psychologues pour leur mettre des limites. J'ai même sauté à pieds joints par-dessus la page où Oraya, une Lémurienne de l'ancien peuple mu vivant dans la cité de Telos avec des êtres de cinquième dimension de conscience, m'expliquait que certaines limites font reculer et que d'autres font avancer. Je croyais avoir saisi: mes limites étant celles des autres, c'était eux ou moi, comme d'habitude.

Et puis je suis arrivée sur la page 98. On m'y suggérait de mettre une limite à ma tolérance. C'est là que j'ai décidé de ne pas chercher plus loin et de continuer à faire comme avant.

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