Jeffrey Sachs, conseiller spécial de Kofi Annan, a tenté de secouer les pays riches qui ont salué l'entrée dans le XXIe siècle par une salve de promesses non tenues aux habitants les plus démunis de la planète. Il a recouru à un concept à haute valeur ajoutée – 4 milliards de dollars au dernier bilan. Il a parlé, pour qualifier les morts de la pauvreté, de victimes d'un «tsunami silencieux».

C'est bien essayé mais peu prometteur. Dans le couple «tsunami silencieux», le terme opératoire est «silencieux». La société de communication n'est pas faite pour les silencieux, qu'ils soient tsunamis ou autre chose. Pour rapporter, un tsunami doit être bruyant, il suffit de penser à la couverture médiatique du cataclysme du 26 décembre pour s'en convaincre.

Et d'ailleurs, le tsunami n'est déjà plus exactement ce qu'il était. Ses morts n'étaient pas enterrés que déjà lui succédait un tsunami humanitaire, célébré jusque dans les pages du Temps. Peu de temps après, on notait du côté de Haïti un tsunami économique évalué à 30 000 vies d'enfants par an. D'autres tsunamis économiques sont ensuite apparus sur le site internet du journal français Les Echos et dans le monde enchanté de la robotique. Le premier était lié au risque de déflation, le second à la possibilité de mettre au point des serviteurs électroniques enfin dégourdis, susceptibles de coûter des milliers d'emplois et de rapporter gros à leurs créateurs.

Le tsunami politique, lui, s'est manifesté simultanément en Guadeloupe et en Nouvelle-Calédonie (ce qui soulève quelques interrogations géographiques), à l'occasion des élections municipales. Je n'ai pas encore repéré de tsunamis religieux ou sociaux et le tsunami artistique reste pour le moment très marginal. Mais ce n'est qu'une question de temps.

A ce stade, un effort de définition s'impose. Le tsunami est une unité de mesure un peu particulière. Il décrit quelque chose de très, très, très gros. Mais l'échelle peut varier – de la planète à la mairie de Bouillante, en Guadeloupe. Le tsunami, en outre, prend en compte plusieurs facteurs: le nombre de morts, de pépettes ou de voix, certes. Mais aussi le caractère détonant de la variation, l'émotion suscitée et, sauf lorsqu'il est silencieux, la visibilité. Cela explique que de nombreuses réalités en déshérence aspirent à se faire mesurer en tsunamis, en espérant que cela leur donnera du relief.

Le danger saute aux yeux: une dévalorisation rapide du tsunami, le recours au méga-tsunami, puis au giga-tsunami, voire, un jour, pour en revenir à des catégories raisonnables, au tsunami lourd. A moins que, d'ici là, l'actualité ne nous ait fourni une autre unité plus performante.

En attendant, le nombre des morts du raz de marée de décembre a atteint le chiffre de 219 000. Et il n'est pas sûr du tout que les Etats-Unis sauront exploiter la «merveilleuse opportunité» qu'y a décelée Condoleezza Rice de démontrer enfin leur bonté fondamentale au monde ébloui.

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