Finalement, si vous voulez mon avis, ç'a été beaucoup de bruit pour rien. D'ailleurs, je sais que ça a l'air facile, après coup, mais, franchement, il suffisait de les regarder. Le petit s'est toujours présenté en vainqueur. Il ne disait pas grand-chose mais il se faisait comprendre: «C'est moi le chef, les gars, je vous fais confiance pour le reconnaître.» Tandis que l'autre, cette façon toujours un peu incertaine d'agiter son grand bras… Mais bon. Je ne voudrais pas laisser passer l'occasion de remercier le 48% d'Américains qui se sont mobilisés pour essayer de nous éviter l'Empereur de nos cauchemars. C'est raté mais le cœur y était.

Et puis il y avait des bons côtés. Je me suis retrouvée dans la majorité. Je n'y suis pas trop habituée, surtout ces temps. Et quelle majorité! 78% des Suisses. Presque autant d'Européens. Le monde entier, même, dit-on. C'est beaucoup. Tellement que ça suffoque presque, comme quand on est serré un peu trop fort sur une poitrine enthousiaste. Froidement considéré, c'est même suspect. A 78%, on se sent un peu biélorusse. Ou tunisien. On se prend à douter: est-ce qu'autant de gens peuvent vraiment avoir raison ensemble? Ou est-ce qu'il y a un piège?

Mais ne chipotons pas: c'est bon de se sentir communier avec le monde et quoi de mieux, pour communier, que la réprobation? Après tout, ça ne va pas durer: comme communier dans la défaite est nettement moins drôle, cette majorité mondiale va vite se clairsemer.

Et surtout, ça ne mangeait pas de pain. Car ce n'était pas la majorité qui décidait, mais une majorité de la minorité. La minorité qui est née sur le sol du pays le plus riche, le plus armé, le plus polluant et le plus puissant du monde. Et tout bien considéré, il est assez logique que cette minorité ait choisi en majorité le candidat le plus ultra-libéral, le plus militariste, le moins écologiste et le plus arrogant.

Tout ça nous montre qu'en démocratie, la question centrale est souvent de savoir dans quelle minorité on va pêcher la majorité déterminante. En Suisse, pour prendre un exemple, la majorité de la minorité constituée par les hommes de plus de vingt ans a longtemps pris toutes les décisions. Comme ils étaient majoritaires, ils ne se sentaient, logiquement, pas minoritaires du tout. Il leur a donc semblé longtemps inutile d'ouvrir leur minorité à la majorité des femmes.

Ils ont fini par changer d'avis, ce qui montre qu'aucune évidence n'est inébranlable. Mais que cela soit clair: je ne demande pas le droit de vote aux Etats-Unis. Ce serait absurde: si tous ceux qui ont à supporter les conséquences d'un choix y étaient associés, on ne déciderait plus rien. Prenez encore une fois la Suisse: vous pensez vraiment que si tous ceux qui y travaillent, avec ou sans papiers, pouvaient voter, on aurait réussi à placer Christoph Blocher en charge de l'immigration?

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