Au volant ou au guidon, ça va. Je suis une automobiliste disciplinée et même une cycliste plutôt raisonnable. Mais à pied, c'est une autre histoire. J'emprunte les passages cloutés par commodité. Si c'est plus commode de passer à côté, je le fais. Et surtout, j'ai tendance à considérer les feux rouges comme autant d'obstacles posés malignement sur mon chemin par un ingénieur de la circulation hostile aux piétons. Surtout dans les grands carrefours où ledit ingénieur s'arrange en général pour éviter soigneusement toute synchronisation entre le premier tronçon à traverser et les suivants. Donc, je traite souvent le sémaphore par le mépris. Sauf si mon mauvais exemple risque d'entraîner un enfant dans l'erreur.

L'autre jour, je suis arrivée sur ce fameux second tronçon, qui venait de passer au rouge au moment où j'avais enfin pu franchir le premier, devenu vert depuis peu. Aucune voiture n'était en vue. Mais au bord du trottoir à côté de moi, il y avait un jeune garçon, 8-10 ans à vue de nez, 12 au maximum. Il avait l'air d'un vrai petit dur, trapu et déterminé. Nous nous sommes épiés à la dérobée. Entre-temps, les premières voitures étaient arrivées. Nous les avons regardé passer. Une pause a suivi, assez longue pour s'y glisser. Nous nous sommes à nouveau dévisagés en dessous, sans nous lancer. Chacun de nous savait très bien que l'autre, eût-il été seul, se serait précipité, et qu'il savait qu'il le savait. Nous avons partagé cette censure réciproque en silence. Puis le feu est enfin devenu vert et nous avons été délivrés. Au moment de s'élancer dans une direction différente de la mienne, il a fait une chose qui m'a d'abord surprise: il m'a dit au revoir.

A la réflexion, je me suis dit que c'était assez normal. En reconnaissant à nos regards respectifs le pouvoir de nous maintenir dans le droit chemin, nous avions tissé un lien presque amical, en tout cas, solide. Je me suis rappelé les photos d'Abou Ghraib, et cette autre image, terrifiante, où l'on voit un soldat allemand tenir en joue une jeune femme qui serre son enfant contre elle. Daniel Goldhagen, qui la publie dans le livre qu'il a consacré aux bataillons chargés de massacrer les juifs derrière le front russe, assure que le soldat a envoyé la photo à sa famille – voyez ce que je fais de beau loin de vous. J'ai pensé que la barbarie, c'était très exactement ce moment où le regard d'autrui ne nous empêche plus de violer, torturer, ou assassiner, voire nous y encourage.

Et puis je suis arrivée à la Migros, où je me rendais. En repensant à mon jeune compagnon, je me suis dit que peut-être, en me saluant, il avait voulu me remercier de toutes les spéculations intéressantes auxquelles notre aventure commune allait lui permettre de se livrer.

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