Cela fait quatre jours qu'elle est là. Garée au milieu de la piste cyclable – ma piste cyclable, juste là où elle passe entre deux murets qui ne laissent pas d'échappatoire face à l'obstacle. Une moto noire et rouge, bien grasse, bien large. Dessus, il y a écrit en grand: «Je vous emmerde». En fait, ce n'est pas vraiment écrit avec des lettres, de l'encre ou quelque chose comme ça. Mais je le lis quand même très distinctement. Et ça m'agace.

J'ai tort: le propriétaire de la moto est certes un paltoquet et un malotru – je le lui répète entre quatre-z'yeux quand il veut. Mais c'est aussi un type assez futé qui a compris la nature de la piste cyclable.

La piste cyclable n'est pas une voie de circulation comme une autre. Prenez une autoroute. Quand vous l'empruntez, vous pouvez partir du principe qu'elle continuera jusqu'au bout. Que le bout vous sera dûment annoncé à plusieurs reprises avec des incitations répétées à ralentir. Et – c'est important – que vous arriverez quelque part. Après le bout de l'autoroute, il y a en général une ville, ou au moins une route qui conduit à une ville. Vous pouvez avoir confiance dans une autoroute. Si vous n'êtes pas Woody Woodpecker, l'Ecureuil fou ou l'un de leurs copains de pellicule, vous ne courez aucun risque qu'elle s'interrompe brusquement et vous laisse suspendu dans le vide.

Eh bien, vous ne pouvez pas avoir confiance dans une piste cyclable. Une piste cyclable est susceptible de s'interrompre à tout moment. Un rétrécissement de la chaussée? Un chantier? Un carrefour captieux? La piste cyclable s'efface sans faire de bruit et c'est chacun pour soi. La piste cyclable était bien agréable tant qu'elle durait. Mais elle ne vous a mené nulle part.

C'est que la piste cyclable n'a pas pour but de vous mener où que ce soit. Elle trouve sa raison d'être en elle-même, comme toutes les choses vraiment précieuses. La piste cyclable orne fièrement les statistiques de la mobilité douce, preuve kilométrique de l'intérêt porté par les autorités à un monde plus sportif, moins polluant et plus convivial. C'est déjà très beau et il ne faut pas en demander trop.

Ce caractère à la fois essentiel et essentiellement relatif de la piste cyclable conditionne son usage. Les automobilistes – et même un motard – trouvent normal d'y parquer leur engin. Les piétons l'utilisent comme un trottoir et prennent l'air très surpris quand survient un vélo. Les cantonniers enfin, j'en ai fait récemment l'amère expérience, ne se sentent pas moralement tenus de déneiger tout le tracé d'une piste cyclable dont ils ont soigneusement nettoyé le début.

La piste cyclable a quand même un avantage majeur: elle constitue un modèle parfait pour la politique sociale. Regardez l'aide aux familles, pour prendre un exemple récent. Ou l'égalité des sexes: leur progression se fait sur piste cyclable. Avec quelques motos au milieu.

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