Que se passe-t-il dans la tête d'un électeur? C'est une question que, personnellement, je me pose souvent, surtout ces derniers temps. Joshua Freedman, professeur de psychiatrie à Los Angeles, a employé les grands moyens pour le savoir. Il a organisé un pannel de cobayes composé de sympathisants démocrates et républicains, qui ont été enfournés dans un scanner avec sur les yeux des lunettes sur lesquelles étaient projetés des spots politiques. Grâce à l'imagerie médicale, il a pu suivre à la trace l'effet de ces films sur leur cerveau.

Joshua Freedman s'est notamment concentré sur les images du 11 septembre que George Bush a incorporées dans sa campagne. Chez les électeurs démocrates, ces images activent fortement la zone du cerveau vouée à la gestion des émotions, l'amygdale. Dans les cerveaux républicains, cette zone reste imperturbable.

Joshua Freedman a d'abord formulé l'hypothèse selon laquelle l'émotion ressentie par les électeurs démocrates était de la crainte face à la possibilité que le drame du 11 septembre favorise la réélection de George Bush. Mais il l'a écartée après avoir fait contempler à ses cobayes un autre spot pêché dans la campagne menée en 1964 par Lyndon Johnson contre le républicain Barry Goldwater. On y voit une fillette qui cueille des marguerites en chantant puis disparaît soudain sous un champignon atomique. Les démocrates s'y sont montrés tout aussi sensibles et les républicains tout aussi indifférents, ce qui met les angoisses politiques hors de cause.

Plusieurs explications sont possibles. Notamment:

1) Les électeurs démocrates sont des poules mouillées.

2) Les électeurs républicains n'ont pas compris ce qu'on leur montrait.

3) Les électeurs républicains n'ont jamais d'émotions. Il est donc inutile de perdre du temps à observer leur amygdale.

A ce stade, Joshua Freedman ne se prononce pas. Mais il a un frère, Tom, consultant politique pour le Parti démocrate, qui n'est d'ailleurs pas entièrement étranger à la mise en œuvre de cette recherche. Selon lui, il se pourrait que l'usage de la violence choque plus les électeurs démocrates que les républicains. C'est une hypothèse intéressante. Fondamentalement, elle ressemble davantage à une intuition comme il s'en échange couramment au café du commerce. Mais elle commente une évidence dure, fournie par une machine sans âme, ce qui la rend tout de suite plus scientifique. Ce supplément d'objectivité est un des avantages les plus appréciés de l'IRM du cerveau.

Côté pratique, en revanche, on en est toujours à l'artisanat. Un politicien comprend peut-être mieux, grâce à une telle recherche, comment fonctionne le cerveau des électeurs. Mais il ne peut toujours pas le modifier. Pour séduire les partisans du camp adverse, il ne peut que s'adapter à leurs attentes, quitte à mentir. Ce qui est très exactement ce qu'il fait depuis toujours.

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