On se fait parfois des idées fausses sur la marche du monde. Prenez l'élection simultanée au Conseil fédéral de Christoph Blocher et de Hans-Rudolf Merz, deux types a priori pas férus de progrès sociétal forcené. Eh bien, contrairement à ce qu'on aurait pu croire, elle a fait faire à la cause des femmes un grand bond en avant. Désormais, le féminisme, jadis si ridicule et naguère si dépassé, est du dernier cri. Le Blick est féministe et tient à le rappeler à ses lecteurs parution après parution. Non content de faire signer un manifeste des femmes que n'auraient pas renié les chiennes de garde, il a bombardé la conseillère nationale socialiste Anita Fehr rédactrice en chef d'un jour pour le dernier numéro du SonntagsBlick. Lequel porte le fer dans la plaie et compare les conditions faites aux femmes par les grandes entreprises suisses. Longueur du congé maternité – de 12 semaines dès deux ans de travail à la Bâloise (beurk!) à 30 à 52 semaines chez UBS (ça doit cacher quelque chose…) – écart moyen entre les salaires des hommes et des femmes (rarement calculé, ça pourrait faire des jaloux), proportion de femmes parmi les cadres, qui reste modeste: la palme est emportée à seulement 28% par Ringier qui, justement, édite le Blick, mais c'est une autre histoire.

Pour commenter ces résultats, l'hebdomadaire a convoqué le directeur de l'Union patronale suisse, Peter Hasler, accompagné pour la circonstance de son épouse Katharina. Laquelle a des idées intéressantes. Comme celle-ci, lancée pour aider son patron des patrons de mari à faire avancer la cause des travailleuses auprès d'employeurs pas tous également portés au partage de leurs biens terrestres: pourquoi ne pas prendre sur les salaires des hommes de quoi augmenter celui des femmes?

Au premier abord, ça choque. Mais pas longtemps. Après l'époque du tout, pour tout le monde, tout de suite, nous sommes entrés dans celle des vases communicants. Toute générosité, au demeurant fortement déconseillée, a son prix. Plus pour les jeunes? Moins pour les vieux; un coup de pouce aux créateurs d'emploi? Moins pour les chômeurs et les invalides. La suggestion de Katharina Hasler s'inscrit admirablement dans cette logique.

Son erreur est bien sûr de croire que la logique a quoi que ce soit à voir dans la façon dont la société règle les rapports entre genres. Et il y a gros à parier que, les journalistes partis, son mari lui a dit, du ton patient que nous connaissons toutes: «Mais ma chérie, ce n'est pas du tout la même chose.»

C'est dommage. Car cela met une fois de plus les femmes à l'écart du progrès, désormais incarné par lesdits Christoph et Hans-Rudolf. S'ils mettent leur philosophie en œuvre avec toute la rigueur qu'ils nous promettent depuis leur élection, la reprise sera peut-être tuée dans l'œuf. Mais ça n'aura aucune importance: nous n'aurons pas besoin de reprise.

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