«Ce sont de vrais nègres, dont la plupart voient l'Europe pour la première fois et n'ayant par conséquent pas encore eu le temps d'imiter nos faits et gestes, ce que tout nègre est si apte à faire, comme on le sait, le génie de l'imitation les rapprochant des singes.» C'est ainsi, les lecteurs attentifs de la chronique que Le Temps consacre cet été aux expositions nationales du passé le savent déjà, que le correspondant de la Gazette de Lausanne voyait les locataires du Village noir qui était l'une des attractions «off» de l'Exposition nationale de 1896. Un regard plein de préjugés et de naïveté, un brin étonné que «leurs enfants crient et pleurent comme les nôtres», attendri en les voyant «chatouilleux, gais, mutins et barbouillés».

C'était le bon temps. L'homme blanc n'avait pas de doute: il incarnait le stade le plus achevé de l'évolution humaine – la question de savoir si les autres étaient moins doués ou tout simplement en retard restant ouverte à la discussion. Cela ne le protégeait pas de toutes les angoisses: la roche Tarpéienne étant, comme chacun sait, à deux pas du Capitole, quelques penseurs mal lunés scrutaient le siècle avec inquiétude à la recherche des premiers signes de la décadence imminente. Mais, globalement, la civilisation occidentale tenait le bon bout et préparait avec entrain les arsenaux qui allaient faucher une génération entière d'Européens dans les tranchées de 14-18.

Un siècle plus tard, les choses se sont compliquées. Nos enfants seraient bien en peine de localiser la roche Tarpéienne et le Capitole, et nous-mêmes ne savons plus toujours très bien où nous mettons les pieds. Nous avons appris une chose, toutefois, à la dure: c'est en général lorsqu'il se met à traiter autrui de barbare que l'homme est le plus près de se comporter lui-même comme tel. Et comme on n'est jamais trop prudent, les exhibitions de villages nègres suscitent chez nous comme un malaise.

Chez certains d'entre nous, du moins. Le Mouvement des nouveaux migrants (MNM), ainsi, n'a pas aimé l'attraction présentée aux locataires d'un village touristique des environs de Namur, en Belgique: une exposition de huttes pygmées, avec mannequins en situation, accompagnée de chants et de danses traditionnels exécutés par des Pygmées venus tout exprès du Cameroun dans le cadre d'un projet visant à récolter des fonds pour des actions humanitaires. Le MNM a décelé dans ce show des relents d'exposition coloniale et il a organisé une manifestation de protestation. «Est-ce que les Pygmées, a-t-il demandé, ont été impliqués dans la préparation du projet? Est-ce qu'ils ont signé un contrat?» L'organisateur a répondu par la tangente: le spectacle et la collecte de dons doivent continuer, a-t-il assuré, car les acteurs risquent un très mauvais accueil s'ils rentrent au pays les mains vides…

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