Il faut se garder de cataloguer les gens. Prenez Ueli Maurer, le peu charismatique chef de l'UDC. Avant les votations sur la naturalisation facilitée des étrangers de deuxième et troisième générations, son parti voyait la proportion des musulmans en Suisse passer à 150% vers 2050 et Oussama ben Laden exhiber fièrement, dès demain, un passeport suisse. On aurait pu en conclure qu'on avait affaire là à une ligne islamophobe pure et sans complexes.

Eh bien, on se serait trompé. Aujourd'hui, confronté à la possibilité de voir l'Etat investir dans la formation des imams, le même Ueli Maurer estime qu'on a beaucoup exagéré le danger islamiste en Suisse. «Il ne s'agit que d'une dizaine d'individus. Avec 95% des musulmans, il n'y a aucun problème», a-t-il déclaré au Temps.

Plusieurs explications sont possibles: 1) Ueli Maurer n'est pas un imbécile et comme il n'y a qu'eux qui ne changent pas d'avis, il l'a fait; 2) Ueli Maurer abhorre encore plus l'idée d'un Etat ouvrant sa bourse que celle d'une Suisse couverte de minarets; 3) Face à l'islam, Ueli Maurer a développé une phobie bipolaire, qui atteint des pics à la veille des scrutins populaires pour retomber tout de suite après; 4) Ueli Maurer nous prend pour des crétins.

La politique étant ce qu'elle est, il y a de fortes chances que la quatrième réponse soit la bonne. Mais là encore, gardons-nous des jugements à l'emporte-pièce. Pour bien mentir, il faut être un peu convaincu soi-même, tous les escrocs vous le diront. Je propose donc une cinquième explication, plus compliquée et donc, je trouve, plus intéressante. Ueli Maurer entretient avec l'islam un rapport de fascination-répulsion digne des passions les plus tourmentées de l'histoire littéraire.

Car, regardons les choses en face, l'UDC partage de nombreuses valeurs avec l'islam fondamentaliste: l'attachement aux traditions, une conception de la solidarité basée davantage sur la charité et les obligations familiales que sur l'intervention de l'Etat et une tendance à mettre l'abnégation en tête des vertus féminines. Mais bien sûr, ce ne sont pas les mêmes traditions et pas la même famille. Et on comprend aisément qu'un UDC qui refuse l'assurance maternité parce qu'elle discrimine les épouses qui font le choix royal de rester à la maison soit profondément choqué par le fait qu'une femme exige d'aller travailler avec un foulard.

Et puis, il y a le côté pratique. Un épouvantail standard n'a que de la paille sous son chapeau, tandis que l'épouvantail islamiste ne cesse d'apporter des contributions originales. Entre décapitations, lapidations et propos provocateurs, il ne cesse de perfectionner son effet dissuasif. Dans son genre, il fait presque aussi bien que George Bush pour la démocratie et l'économie de marché.

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