«Pour un crédit à la consommation, tapez 1. Pour une augmentation de votre hypothèque, tapez 2.» Dans le hall de la banque Raiffeisen, face à la gare de Budapest, la borne à écran tactile a fini de cracher ses tickets numérotés. Les prospectus vantant les emprunts en devises n'ont pas encore été retirés des rayonnages. Au mur, l'image d'un couple tout sourire s'affiche avec une liasse d'euros à la main, souvenir d'une époque révolue.

Il y a encore trois mois, les Hongrois patientaient sagement devant ces guichets pour souscrire des emprunts et des hypothèques en francs suisses. En contournant les taux très élevés sur les emprunts en forints - imposés par une inflation de plus de 8% -, ce subterfuge offert par des filiales locales de banques autrichiennes, allemandes et italiennes a permis de masquer l'érosion progressive du pouvoir d'achat des ménages.

Depuis 2005, le volume des crédits hypothécaires souscrits en devises a été multiplié par six, passant de 200 milliards de forints à plus de 1200 milliards fin 2007 (6,5 milliards de francs). Ceux qui avaient déjà des hypothèques en ont profité pour garantir de nouveaux crédits à la consommation, pour un montant de 1100 milliards de forints, lui aussi quintuplé depuis 2005.

Analyste dans une banque d'investissement, Zsolt s'est acheté un appartement grâce à une banque italienne, Unicredit, qui lui a offert un taux de 1% pour son hypothèque en francs suisses, en 2004. Attila le chauffeur de taxi s'est offert une Citroën toutes options en leasing. Même ces deux économistes bien sapés, employés à la banque centrale, n'ont pas vu venir le vent et ont signé des hypothèques en francs suisses l'an dernier. «Je reste persuadé que c'était une bonne opportunité», se rassure l'un d'entre eux.

Selon Natixis, 60% des ménages et 49% des entreprises ont ainsi spéculé sur les écarts de taux d'intérêt en devises étrangères, s'exposant du même coup au risque de change.

Le manège durait depuis l'entrée du pays dans l'Union européenne, et personne n'y trouvait à redire. Jusqu'à ce que la crise vienne soudain réveiller les vieux démons.

Aujourd'hui, le moral dans les talons, les ménages font face à des intérêts qui ont bondi de 20% avec l'effondrement du forint. «J'ai reçu la lettre de la banque lundi, raconte Arpad. Elle m'annonce une hausse de un cinquième des traites de mon appartement. Le prix de mon leasing ne va pas tarder à augmenter lui aussi. Je suis pieds et poings liés.»

En échange d'un plan de sauvetage, le premier ministre socialiste Ferenc Gyurcsany a contraint les banques à accepter de convertir en forints les dettes en francs suisses accumulées par leurs clients, sans frais. Mais, dans le même temps, la banque centrale a augmenté son taux directeur de 3% d'un coup, à 11,5%, avant de le ramener à 11% la semaine dernière. Les Hongrois ont jusqu'au 1er janvier pour dire s'ils désirent convertir leurs dettes. «Peu d'entre eux le feront, même si le forint peut encore se déprécier», estime Janos Samu.

Début octobre, le Fonds monétaire international (FMI) et l'Union européenne ont dû voler au secours de l'Etat hongrois avec un crédit de 20 milliards d'euros pour calmer les marchés. Ce week-end, 20000 fonctionnaires sont descendus dans la rue pour manifester contre le plan d'austérité décidé en urgence par le gouvernement.

«Cela faisait longtemps que la situation se dégradait, mais personne n'a voulu réduire son train de vie, ni l'Etat ni les ménages», résume l'économiste Janos Samu dans son bureau vitré de la banque d'investissement Concorde. Au troisième trimestre de cette année, le taux d'épargne des ménages est devenu négatif.

L'économie hongroise patinait déjà bien avant que les projecteurs ne se braquent sur elle. Sa croissance était une des plus faibles de l'Union - à peine 2% - avec un endettement public record (66% du PIB) et un déficit budgétaire de près de 10% en 2006.

Le rédacteur en chef du quotidien Nepszabadsag y voit un douloureux rappel de l'histoire: connue comme «la baraque la plus gaie du camp socialiste», la Hongrie n'a pas eu à s'imposer des réformes aussi violentes que ses voisins, comme la Slovaquie ou la Roumanie, explique Vörös Karoly. A la chute du Mur, le «socialisme à la goulasch» mis en place dans les années 1950, plus tolérant et ouvert, a fait place à une version elle aussi adoucie du capitalisme occidental. Exemple parmi d'autres: la durée du congé maternité y est restée fixée à trois ans. Un luxe pour un pays où seule 54% de la population active se déclare en emploi (contre 68% en Allemagne) et qui compte plus 3 millions de rentiers sur une population de 10 millions d'âmes.

«Les Roumains ne regretteront jamais leur tyran psychopathe, explique Vörös Karoly. En comparaison, il est plus facile pour les Hongrois de cultiver une certaine nostalgie.» Un phénomène qui s'incarne par des promesses électorales parfois ruineuses, mais tenues tant bien que mal dans un système politique où une droite conservatrice qui porte haut ses revendications sociales cherche activement à renverser une minorité socialiste libérale, elle-même contrainte à des réformes impopulaires.

Le système de retraites a été assaini en 1995, avant que l'alliance de droite Fidesz n'accorde un 13esalaire aux rentiers. Pour revenir au pouvoir, ce même parti promet aujourd'hui sans rougir l'attribution d'un 14esalaire. «Ne riez pas, ils sont capables de le faire», prévient Vörös Karoly.

En 2001, Fidesz jouait déjà avec les cordons de la bourse en introduisant des taux d'intérêt hypothécaires préférentiels pour aider les ménages à accéder à la propriété. Le programme a été stoppé depuis, mais l'Etat continue de verser 0,5% du PIB chaque année pour subventionner ces crédits engagés à long terme.

Pour mettre un terme à l'hémorragie budgétaire, le gouvernement socialiste a sévèrement tranché dans la fonction publique, ramenant le nombre de fonctionnaires de 900000 à 700000. Le déficit devrait être réduit à 3,9% cette année, presque dans les cordes imposées par l'Union pour une adhésion à l'euro. Avec des perspectives qui se dégradent de jour en jour, cette première purge ne suffira pas. En mars, le gouvernement a tenté de faire passer une importante réforme du système de santé, en imposant une cotisation de 1 euro sur chaque consultation et en mettant un terme aux dessous-de-table pratiqués dans les hôpitaux. Le projet a été balayé par un référendum lancé par la droite, ce qui laissera peu de latitude au gouvernement pour poursuivre ses autres réformes.

A l'Institut de science économique de Budapest, le professeur Laszlo Halpern souligne une autre menace qui plane sur le système économique hongrois. «En offrant des crédits en devises remboursables en forints, les banques ont reporté le risque de change sur leurs clients, rappelle-t-il. Mais, de leur côté, les crédits hypothécaires à quinze ou vingt ans avancés par ces filiales locales étaient financés avec des prêts à très court terme par les maisons mères étrangères. Avec le blocage généralisé des crédits interbancaires et les difficultés que ces banques rencontrent sur leurs marchés domestiques, il serait tentant de ne pas renouveler ces lignes de crédits à leurs filiales hongroises et de les abandonner à leur sort.»

Comme la plupart des nouveaux membres de l'Union, la Hongrie avait vendu la plus grande partie de son système bancaire à des établissements étrangers. Ce qui paraissait alors comme une bonne idée, en protégeant le pays des aléas qu'ont connus d'autres marchés émergents comme l'Asie ou la Russie, est en train de se transformer en gigantesque couperet.

En dix ans, les banques autrichiennes Erste Bank et Raiffeisen ont accumulé d'énormes portefeuilles de crédits (à hauteur de 43% du PIB autrichien) dans les pays de l'Est, Hongrie en tête. «Si ces banques cessent de renouveler les crédits à court terme de leurs filiales, le gouvernement n'aurait d'autre choix que d'intervenir, conclut Jamos Samu. Ce serait d'autant plus tentant pour elles, sachant que le gouvernement hongrois vient justement de toucher une aide de 20 milliards d'euros.»

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