Les deux rues principales de Wolf Point, communauté de 2600 âmes au cœur de la réserve indienne de Fort Peck, dans le Montana, dégagent une atmosphère de fin du monde. Quelques mini-casinos, des bars, dont le Stockmans 220 Club et le Water Hole 1, où des visages pâles et des Indiens noient leur ennui dans l’alcool et des conversations décousues. La gare paraît absurde tant son existence ne semble dépendre que de deux trains passagers, l’un vers l’ouest à 11h41, l’autre vers l’est à 16h33. Les multiples trains de marchandises qui s’étirent sur des kilomètres méprisent cette halte improbable. Devant le supermarché Albertsons, de jeunes désœu­vrés font la manche pour pouvoir s’acheter de nouvelles bières. Robert Magnan, 58 ans, est conscient de ces problèmes. En tant que directeur du Département de la pêche et de la chasse, il règne sur la réserve indienne de Fort Peck, qui s’étend sur un million d’hectares de douces collines et de steppes semi-arides alimentées par le généreux fleuve Missouri.

Le sang de cette terre lui coule dans les veines. De père sioux et de mère assiniboine, Robert Magnan a vécu la journée du 19 avril dernier comme une réparation de l’Histoire. Après s’être battu de longues années, il a réussi à réintroduire le bison sauvage de Yellow­stone à Fort Peck. «Ce sont les derniers bisons dont les gènes sont parfaits. Les réintroduire, souligne cet homme aux cheveux tressés selon la tradition des Sioux, c’est se reconnecter avec notre culture, qui s’est diluée.»

Au XIXe siècle, l’Amérique comp­tait des dizaines de millions de bisons. Le Montana était leur terre de prédilection. Mais la surchasse pratiquée par les Européens et des tribus indiennes, les sécheresses, maladies et la guerre des ressources pour l’élevage de bovins et ovins menacèrent le bison d’extinction. En 1873, le ministre de l’Intérieur du président Ulysses Grant, Columbus Delano, contribua à sa quasi-disparition. Estimant que les tribus indiennes constituaient un obstacle à l’installation de colons dans le grand Ouest américain, il déclara: «La civilisation indienne est impossible tant que le bison reste dans les plaines.» Le gouvernement américain encouragea de fait le massacre, distribuant gratuitement des munitions aux chasseurs. Eradiquer le bison devait permettre de «subjuguer les tribus indiennes en les affamant et en détruisant la base de leur système de troc». Paradoxalement, le train accéléra le processus en facilitant le transport des peaux et des cuirs vers l’est des Etats-Unis et l’Europe. En 1884, il n’y avait plus trace de bison dans le Montana. Les seuls survivants se réfugièrent dans la réserve de Yellowstone, qui chevauche le Wyoming, l’Idaho et le Montana.

L’histoire des Amérindiens reste bien vivante dans la mémoire du directeur du Département de la pêche et de la chasse. Pour poursuivre la conversation à bord de son pick-up, on s’essaie à formuler le mot bison à la manière de Kevin Costner dans le film Danse avec les loups: «Tatanka». Robert Magnan ne saisit pas d’emblée, puis reprend: «Ah, Tatanka», raclant sa gorge pour prononcer la dernière syllabe correctement. Aujourd’hui, Fort Peck accueille 64 bisons de Yellowstone dont l’espace vital s’étend sur plus de 4000 hectares. Même si le Montana est la terre d’origine de l’animal, le projet de Robert Magnan n’a pas fait que des heureux.

Le parlement de l’Etat a voté pas moins de neuf projets de loi pour interdire la réintroduction du bison de Yellowstone. Il n’aura finalement pas gain de cause. Mais les parlementaires craignaient que la venue d’un bison sauvage soit mal gérée par les tribus indiennes et qu’elle amène avec elle des maladies dont la brucellose. Robert Magnan et ses collègues ont donc anticipé. Une centaine de bêtes du fameux parc ont été placées en quarantaine pendant cinq ans et testées tous les six mois pour s’assurer qu’elles n’allaient pas véhiculer de maladie.

Ces jours-ci, les bisons de Fort Peck sont exceptionnellement gardés dans un enclos. Des haies nécessitent quelques réparations, et les autorités indiennes ne veulent pas laisser errer l’animal sans le moindre contrôle. Robert Magnan jubile: «Les bisons ont pris tellement bien soin de nos ancêtres, c’est à nous maintenant de les aider à revenir dans le milieu qui fut le leur, le Montana.» L’adoption fut apparemment rapide: une bisonne a donné naissance à un petit 26 jours après avoir parcouru 900 kilomètres de Yellowstone à Wolf Point.

Pour Robert Magnan, le bison est une passion. C’est un animal qui n’épuise pas les sols, qui est tantôt malicieux, tantôt bougon et qui peut vivre jusqu’à 30 ans. A Fort Peck, avant que n’arrive le spécimen de Yellowstone, il y avait déjà des bisons d’élevage, comme dans quelque 90 ranchs du Montana. Génétiquement moins «purs», ce sont des animaux auxquels les tribus vouent le même respect. Les Sioux, dénommés aussi Tatanka Oyate, la nation des bisons, y sont particulièrement sensibles. «Ce ne sont pas des animaux domestiques, mais on ne met jamais ensemble le bison d’élevage et celui de Yellowstone», s’empresse de préciser Robert Magnan.

De son pick-up, il débusque soudain un cerf ou un faisan caché dans la broussaille. Ses pérégrinations quotidiennes dans la réserve, qui débutent avec le lever du soleil, le mettent parfois nez à nez avec un lynx. Quant aux bisons, ils apparaissent enfin au loin après une vingtaine de minutes de chemin cahoteux. L’endroit est magique. Le ciel bleu gris d’été semble fusionner avec la terre. Puis, tel un grand sorcier, le directeur du Département de la pêche et de la chasse pointe du doigt une échinacée, une plante que les bisons adorent et que les Indiens utilisent aussi à des fins médicinales pour renforcer le système immunitaire. Dans le troupeau, pas de mâles en vue. «Ce sont des solitaires, constate ­Robert Magnan, sauf en période des amours, en juillet et août.» Une fois au sommet des Windy Hills – les collines venteuses, – sept d’entre eux finissent par apparaître sur une butte. «C’est là, fait-il remarquer, que je viendrai traquer et chasser le bison demain à 5 heures du matin. Pourquoi si tôt? A ces heures, la viande ne se détériore pas.»

Robert Magnan chasse le bison, mais avec des états d’âme: il vénère l’animal. Avant de le tuer d’une balle précise derrière l’oreille, il fait des prières pour le demander en sacrifice. Une fois qu’il est mort, pas question de laisser sa carcasse dépouillée se putréfier sur les plaines à la manière des chasseurs blancs du XIXe siècle. Ici, tout est utilisé: les os, la peau, la viande. Quant au crâne, il sert d’objet de culte. Le sacrifice sert une noble cause. La viande de bison sera servie à la fin d’un «Sun Dance», une danse spirituelle de quatre jours pendant laquelle les membres des tribus de Fort Peck ne mangent et ne boivent pas. La cérémonie met en lien les Indiens avec le créateur. Le cœur de l’animal sacrifié est placé au pied d’un arbre abattu pour la circonstance. «En guise de rituel, un fil est attaché à un arbre et à la poitrine des danseurs jusqu’à ce que leur peau se déchire. C’est une manière d’implorer le créateur de nous arracher la douleur de notre corps», raconte Robert Magnan.

Le beau-père de ce dernier, un vétéran du Vietnam, est le chef de la communauté des Assiniboines, qu’on appelle aussi les «Stone Cookers» en raison de leur pratique consistant à jeter des pierres brûlantes dans l’eau pour la faire bouillir. C’est à lui qu’incombe d’ordonner la cérémonie d’attribution des noms. «Si un Indien ne porte pas un nom spécifique à notre culture, précise Robert Magnan, ses ancêtres ne pourront pas l’appeler quand il décédera. Quand quelqu’un meurt, son esprit voyage pendant quatre jours, puis une fête est organisée pour l’envoyer dans l’au-delà. Ce n’est qu’après que le corps est rendu à la terre, notre mère à tous.» Le chef des Assiniboines se nomme Balle brave. L’une des filles de Robert Magnan s’appelle Cœur bon, et son épouse Femme nuage. Les noms changent de l’enfance à l’âge adulte. La solidarité n’est pas un vain mot. «Dans notre culture, le statut d’orphelin n’existe pas, poursuit le gardien de Fort Peck. Ma nièce, dont le père est décédé, est désormais ma fille.»

Son épouse et ses filles sont très accros des pow-wows, ces rassemblements traditionnels entre tribus indiennes (Gros-Ventres, Sioux, Assiniboines, Black Feet, Cheyennes, Crows ou encore Rocky Boys). Elles se rendent dans le Colorado, au Wyoming, au Dakota du Sud et du Nord et au Canada pour y participer. Avec le recul, le directeur du Département de la pêche et de la chasse l’admet: «Il est dur d’être un Indien. Il faut constamment être humble. Et puis il y a des règles qui ne sont pas faciles à suivre. Selon la tradition, je ne suis pas censé regarder ma belle-mère dans les yeux. C’est trop me demander. Je n’y arrive pas.»

La beauté des paysages ne cache pas la précarité des sept communautés au sein des tribus de Sioux et d’Assiniboines, dont 40% des membres sont diabétiques. Dotée de son propre gouvernement (le Conseil tribal), la réserve comprend quelque 11 000 membres, dont 4000 seulement résident sur le territoire de Fort Peck, où habitent aussi 30% de non-Indiens. Le chômage, endémique, s’élève à 70%. Or l’endroit regorge d’eau et surtout de gaz et de pétrole. «Pour l’heure, les compagnies pétrolières ne sont pas très intéressées, souligne Robert Magnan, car elles paient 22% de taxes entre l’Etat du Montana et la réserve de Fort Peck. Nous négocions pour abaisser ce taux à 12%. Les tribus de Fort Peck touchent 19% de royalties des puits actuellement exploités.»

«Les bisons ont pris soin de nos ancêtres, c’est à nous maintenant de les aider à revenir dans le milieu qui fut le leur»

La beauté des paysages ne cache pas la précarité au sein des tribus de Sioux et d’Assiniboines

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