Bill Clinton sort rarement de son lit à 5 h 1/2. On lui reproche même d'y rester trop longtemps. Hier matin, l'écho des bombes de Nairobi et de Dar-es-Salaam lui a réservé un réveil brutal. En a-t-il tiré un vague soulagement? Les Américains, pour quelques heures, pour quelques jours, allaient parler d'autre chose que du misérable petit nœud des secrets de leur président, devenus affaire d'Etat. Il a même pu avoir un ricanement fugace pour les grands réseaux de télévision et les news magazine contraints de revoir, en catastrophe, leurs programmes et leurs sommaires, remplaçant le visage grassouillet de Monica Lewinsky par des images de corps noirs déchiquetés. L'industrie du divertissement, qui soumet tout à sa domination, y compris le président des Etats-Unis, était prise à contre-pied. Il faut dire qu'elle en a vu d'autres: le malheur du monde est une denrée comme les autres, dont elle saura, cette fois encore, faire son beurre. Mais derrière le virtuel qu'elle anime, il y a pourtant le monde réel, qui utilise naturellement, pour se faire entendre, les moyens les plus monstrueux.

Le gouvernement américain a eu probablement raison de se montrer cette fois circonspect et de ne pas désigner aussitôt un coupable: il garde le cuisant souvenir d'avoir attribué, sans la moindre preuve ni la moindre réflexion, la responsabilité de l'attentat d'Oklahoma à un groupe islamiste. Après Nairobi et Dar es-Salaam, il aurait pourtant couru moins de risque de se tromper. C'est bien l'Orient, compliqué et déchiré, qui cherche à faire mal aux Etats-Unis et à les punir. Car c'est là, entre Méditerranée et Golfe, que la puissance globale a commencé, après l'effondrement du système communiste, à exercer son magistère exclusif. Elle prétendait y installer son ordre, y faire sa paix, et elle a entrepris de le faire avec quelques succès: Madrid, puis Oslo... Mais quatre ans après cette promesse, le Proche-Orient est redevenu ce chaudron dans lequel se nouent les complots et les alliances les plus contradictoires.

Les Etats-Unis, au nom de la démocratie apparemment, continuent d'y soutenir les régimes les plus antidémocratiques quand ils servent ses intérêts. Ils ont combattu la dictature irakienne, mais au prix finalement d'un enlisement qui devient absurde. Ils n'osent pas tendre la main aux réformateurs parvenus au pouvoir par les urnes à Téhéran, qui se heurtent à la résistance acharnée des nostalgiques de l'exportation de la révolution islamique. Ils continuent par contre de soutenir, dans les faits, le gouvernement de Benjamin Netanyahou, dont toute la politique tente d'effacer les progrès réalisés, justement, à Madrid et à Oslo, et qui finira bien par avoir raison de la patience des Palestiniens. Plus au sud, le régime de Khartoum, dénoncé comme terroriste, est tenu en quarantaine et ses adversaires sont soutenus. Plus au sud encore, en Somalie, où l'expédition américano-onusienne a laissé un pays délabré et sans Etat, les partisans d'un islam radical gagnent du terrain.

Toute la région, sans nouvel ordre, ressemble à un champ de ruines. Les décombres de Nairobi et de Dar-es-Salaam le rappellent à une Amérique égarée dans les ragots. Rude réveil, en effet.

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