Incidences

Le retour d’une idée à succès, la politique de «containment» contre la Russie

Quand on cherche à définir l’état actuel des relations entre les Etats-Unis et la Fédération de Russie, on tombe inévitablement sur le vocable de containment , l’endiguement.

Le 16 avril dernier, Richard Haas, ancien haut diplomate du gouvernement Bush, a préconisé un retour à cette politique pour faire face à la situation autour de l’Ukraine.

Le New York Times informait ses lecteurs il y a dix jours que l’administration américaine avait abandonné tout espoir d’établir un rapport constructif avec le président Poutine. Le président américain Barack Obama a lui même exclu toute forme d’intervention militaire, mais il s’efforcerait dorénavant d’isoler la Russie sur le plan économique, politique et technologique. La coopération dans le domaine spatial et nucléaire ou sur quelques dossiers spécifiques (Afghanistan, Iran, Syrie) d’intérêt commun resterait cependant de mise tant qu’elle fonctionnerait normalement. Bref, Washington s’emploie à reprendre, en la modernisant, la notion d’endiguement, fondement de la position occidentale face à l’Union soviétique du début à la fin de la Guerre froide.

La notion de containment est due à la réflexion de l’un des plus remarquables diplomates américains du XXe siècle, George F. Kennan. Il a commencé sa carrière à Genève en qualité de vice-consul des Etats-Unis en 1927, puis a suivi une formation de trois ans à la langue et à la civilisation russes. En 1934, il a été chargé d’ouvrir l’ambassade des Etats-Unis à Moscou, qui avait été fermée à la révolution. En juin 1944, il est à nouveau envoyé à Moscou en qualité de conseiller de l’ambassadeur William Averell Harriman. C’est là qu’il rédigera, en mai 1945, un rapport qui prévoit que la relation entre Américains et Soviétiques sera conflictuelle du fait de la nature même du régime communiste. Mais ces vues tranchent avec la politique de Washington, qui croyait encore à la possibilité d’une coopération, et Harriman retiendra la copie de son adjoint.

Ce dernier aura l’occasion de faire valoir son point de vue quelques mois plus tard, le 22 février 1946, alors qu’il est chargé d’affaires, dans un télégramme fort de 8000 mots, le plus long jamais envoyé dans le système de transmission américain, contrairement aux prescriptions en vigueur. Mais justementm Kennan savait que ce procédé attirerait l’attention et qu’il serait lu… Il y décrivait l’expansionnisme inhérent au communisme, l’hostilité et l’insécurité dans lesquelles vivait le paysm et la nécessité pour l’Amérique de résister en s’armant de patience, par des moyens psychologiques, économiques et sociaux. Ce n’était pas un appel aux armes – l’Armée rouge était exsangue et ne présentait pas de danger.

Ces thèses ont eu un grand retentissement, d’abord au sein de l’administration. Elles coïncidaient avec l’appréciation que Truman commençait à porter sur la politique de Staline. Le président s’apprêtait à proclamer sa doctrine – les Etats-Unis viendraient en aide aux peuples libres et démocratiques menacés par le communisme – et l’appliquait au cas de la Grèce en proie à une guerre civile. Kennan a fait paraître son analyse dans la revue spécialisée Foreign Affairs en juillet 1947. Il l’a signée X pour préserver son identité, qui fut vite éventée cependant, car il était devenu la coqueluche du Département d’Etat. C’est dans cet article qu’il utilise le terme de containment: tout en poursuivant une stratégie de puissance mondiale, la politique soviétique, guidée par la pensée marxiste-léniniste, se donne le temps. Elle ne forcera pas des barrières qui lui paraissent infranchissables. Il en découle que l’on peut faire pièce à la poussée soviétique «en contenant les Russes par une force contraire qui s’exercera sur tous les points géographiques où ils donnent des signes de vouloir empiéter sur les intérêts de la paix et de la stabilité mondiale». Il s’agit d’abord de consolider les points faibles, et en premier lieu l’Europe occidentale: au printemps 1947, Kennan est chargé de fournir au secrétaire d’Etat George Marshall les éléments de ce qui deviendra aussitôt le plan Marshall. On peut y voir la mise en œuvre de la politique d’endiguement.

Les mesures défendues par Kennan seront contestées. Prendre des contre-mesures signifie qu’on laisse l’initiative aux Soviétiques et que l’on se contente de réagir, dira Walter Lippmann, célèbre commentateur. Il ne suffit pas de contenir les assauts de l’ennemi, il faut les repousser (roll-back) et libérer les peuples opprimés, selon John Foster Dulles, qui deviendra le secrétaire d’Etat d’Eisenhower. L’endiguement était donc une voie moyenne, et Kennan prendra grand soin de rappeler qu’il n’entendait pas lui donner une dimension militaire. Celle-ci a été l’affaire de l’OTAN deux ans plus tard.

Aujourd’hui personne ne veut en revenir à la Guerre froide. La doctrine du containment s’est développée dans une période radicalement différente de la nôtre. Mais le terme peut encore servir pour signifier la réponse appropriée, par des pressions non militaires, des sanctions ciblées et des ruptures de dialogue politique, à une situation qui met en danger la paix et la sécurité internationale.

Dans le télégrammele plus long de l’histoire diplomatique, Kennan décrivait l’expansionnisme inhérent au communisme

et la nécessité pour l’Amérique de résister

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.