«Si tu ne racontes pas ton histoire, quelqu’un d’autre le fera à ta place.» C’est un principe élémentaire de la communication politique. Il était donc dans la nature des choses qu’après avoir été soumis à une avalanche de critiques depuis des semaines, le ministre des Affaires étrangères Ignazio Cassis tente de reprendre la main. Qu’il livre ses propres explications et son message dans les médias. Son voyage dans quatre pays africains et les visites rapprochées de la secrétaire d’Etat à Bruxelles pour débloquer le dossier européen lui en ont fourni l’occasion ces dernières semaines. Cela nous a valu, à défaut d’autres réjouissances, un feu d’artifice d’interviews dans les médias alémaniques et romands et une abondance de reportages touristiques à la RTS. Dans la NZZ, le Tages-Anzeiger, La Liberté, Le Nouvelliste, Le Temps et au 19h30 de la RTS dimanche soir. Que faut-il en retenir? Le conseiller fédéral Ignazio Cassis existe. Si le but de ce bombardement médiatique orchestré par ses communicants était celui-là, il est atteint.

Mais encore? On sait que le problème du conseiller fédéral tessinois est son image floue, ses hésitations, sa réticence à afficher des convictions, à affirmer son action. Les convictions ne sont ni des certitudes ni des idéologies. Elles n’interdisent pas le questionnement. Elles servent à façonner et à expliquer les actions politiques. Elles répondent à la question: «En vue de quoi engageons-nous notre action»? Il paraît donc naturel que, dans un pays démocratique, nous connaissions un peu des convictions des élus et des ministres. Une personnalité politique ne peut jamais être détachée de son image publique.

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Et notre enquête: La maison Ignazio Cassis est en feu

Or à lire les interviews d’Ignazio Cassis, on cherche le contenu du message, perdu sous le formalisme et la prudence. Qu’a-t-il à nous dire? Ce voyage était donc une excellente occasion de donner du contenu, une colonne vertébrale, à un discours insaisissable. Encore raté. Que l’on interroge autour de soi un téléspectateur du dimanche soir ou un lecteur régulier du Temps sur ce qu’il a retenu des déclarations du ministre, on aura toujours la même réponse: «Il est allé en Afrique.» Ce que le caricaturiste Pitch a parfaitement résumé dans Vigousse en détournant la couverture de Tintin au Congo*. C’est drôle… et cruel.

Parce qu’il y avait de quoi expliquer aux Suisses qu’en inaugurant une nouvelle stratégie de coopération internationale – ciblée sur les pays qui sont à l’origine ou par lesquels traversent des grands flux migratoires à destination de l’Europe –, il servait directement les intérêts de la Suisse.

Trois ans de questions, ça interroge

Dans le dossier des relations avec l’UE, on saura juste que «la tâche reste difficile, parce qu’elle touche à l’équilibre entre indépendance et prospérité» et qu’au final «c’est le Conseil fédéral qui tranchera». Les citoyennes et citoyens ont droit à d’autres réponses que des platitudes sur des dossiers vitaux pour le pays. Ou à davantage d’explications que son calamiteux «je suis dans le questionnement» trois ans après ses critiques envers l’UNRWA, l’organe onusien d’aide aux Palestiniens. Trois ans de questions, ça interroge.

Le périple africain du patron de la diplomatie helvétique aura sans nul doute été un succès et les demandes d’éclaircissement de Berne au sujet de l’accord institutionnel seront peut-être satisfaites. Du moins sait-on désormais qu’Ignazio Cassis existe. Mais personne ne l’a encore rencontré. On aura encore retenu que «la tâche reste difficile». Pour qui?


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